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Les certitudes génétiques au secours de vos doutes
Liban et Phénicie

Libanais et Phéniciens

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« Les Phéniciens et la Méditerranée » à l’IMA
Préparation de la grande exposition sur « Les Phéniciens et la Méditerranée »

du 1er octobre 2007 au 30 mars 2008


Cliquez pour accéder à la page de l'IMA
Nouveau président de l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, Dominique Baudis, qui connaît parfaitement le Liban, prépare une méga-exposition sur le thème « Les Phéniciens et la Méditerranée » qui se déroulera dans les locaux de cette maison prestigieuse.


Vingt ans déjà que l’Institut du monde arabe domine le paysage culturel français marquant les diverses étapes de son existence par des méga-expositions dont la prochaine aura pour thème « Les Phéniciens et la Méditerranée ». Pour piloter cette opération, un connaisseur doublé d’un passionné de la rive orientale de ce que Michel Chiha appelait
« cette mer intérieure. »
Il s’agit de Dominique Baudis, nouveau président de l’IMA qui, après de brillants mandats à la mairie de Toulouse et à la présidence du CSA, ne cache pas sa joie de retrouver ses premières amours. Cet Orient si proche dans son appellation et si loin dans le temps qui l’a attiré comme coopérant au Liban où on n’oublie pas le présentateur du journal télévisé et, plus tard, le romancier-chroniqueur des croisades.
Aujourd’hui, Baudis veut remonter le temps, encore une fois et encore plus loin pour conter d’une autre manière la prodigieuse épopée phénicienne du premier millénaire avant l’ère chrétienne.
L’événement est prévu du 1er octobre 2007 au 30 mars 2008.
Avec la collaboration exceptionnelle du Louvre et d’autres musées et institutions du pourtour méditerranéen dont, bien entendu, ceux du Liban et de Tunisie.
Cadmos, Europe, Adonis, Byblos, Tyr, Sidon, Carthage et d’autres noms légendaires. L’alphabet et l’architecture phéniciens, qui restent encore peu connus, se révéleront dans leurs mystères et leurs splendeurs.
Dominique Baudis se rendra dans quelques semaines au Liban dans le cadre des préparatifs de cette exposition.
Il a bien voulu en parler en une sorte d’avant-première. Avec passion et fierté. Il a également fait part de ses idées et stratégies sur l’avenir de l’IMA.

D’abord un constat et un état des lieux
« L’Institut du monde arabe, affirme M. Baudis, est une des expressions de la cohésion sociale en France, puisque c’est là où de nombreux jeunes, issus de l’immigration en provenance des pays arabes, sentent qu’ils vivent et qu’ils peuvent continuer de vivre dans un pays qu’ils reconnaissent, qu’ils valorisent et dont ils respectent la culture. »
L’ancien maire de Toulouse poursuit en soulignant que l’IMA est un lieu de dialogue exceptionnel avec le monde arabe, ses cultures et ses traditions puisqu’il permet la connaissance de l’autre et même l’apprentissage de sa langue par la littérature, le cinéma et la découverte dans toute la plénitude des autres moyens d’expression du monde arabe.
C’est par conséquent, ajoute le nouveau président de l’IMA, un lieu de respect mutuel, puisque c’est une maison qui est placée sous le signe de la diversité et du respect ; avec un potentiel considérable d’un million de visiteurs chaque année. »
Des visiteurs fidèles, poursuit M. Baudis, puisqu’ils soutiennent l’IMA avec une contribution de 50 pour cent aux recettes ; une contribution bienvenue, puisque l’apport de certains États n’est pas au niveau espéré. »
Le nouveau patron de l’IMA reconnaît l’existence, au sein de cette institution, de rivalités entre Maghrébins et représentants des pays du Machrek, affirmant à cet égard que ceci n’est pas le propre de l’IMA, mais un problème qui concerne le monde arabe. Pour lui, cette maison (comme il l’appelle) vit sous le signe de la diversité, puisque le monde arabe et la France y sont chez eux et aussi puisque le monde arabe lui-même est divers du fait de ses facteurs géographiques et qui s’étendent sur plusieurs continents.
« L’IMA est un lieu de rencontre et un élément fédérateur, puisque son haut conseil comprend les ambassadeurs de tous les pays arabes », ajoute l’ancien président du CSA. Il précise que dans la programmation des événements qui se déroulent dans les locaux de l’institut, on tient compte des diverses sensibilités pour renforcer cet élément fédérateur.
Dominique Baudis veut dynamiser, innover, élargir les domaines d’activité de « sa maison » de manière à dépasser le cadre des événements culturels. « Il faut, dit-il, organiser dans la maison des rencontres touchant les domaines économique, scientifique ou autres. Il faut aussi recourir au mécénat à travers des entreprises intéressantes et intéressées. »
Une orientation bienvenue en tout cas pour l’exposition sur les Phéniciens dont le budget se chiffre à 1,9 million d’euros avec un budget de mécénat à hauteur de 750 000 euros.
C’est donc à partir de Beyrouth que Dominique Baudis entamera, dans quelques semaines, son tour de table franco-méditerranéen pour assurer la réussite de l’opération Phénicie.

Avec le participation d'Elie Massboungi


L’étude du généticien Pierre Zalloua fait la lumière sur l’histoire des Levantins, depuis la Syrie jusqu’à la Palestine: près de 30 % des Libanais de toutes confessions possèdent le gène phénicien
par Anne-Marie EL-HAGE

Il est désormais établi que près de 50 % des Libanais de toutes confessions habitent le Liban depuis 10 000 ans et qu’environ 30 % de l’ensemble des Libanais sont bel et bien les descendants des Phéniciens. Ces hommes de la mer, grands navigateurs et commerçants ont habité, il y a 4 000 ans, soit bien avant l’apparition des religions chrétienne et musulmane, le littoral méditerranéen et notamment les côtes libanaise, syrienne, palestinienne, tunisienne, espagnole, maltaise et anatolienne. Il est aussi démontré que les Libanais possèdent principalement le gène levantin, cananéen ou phénicien J2, indépendamment de leur appartenance communautaire et religieuse, même si certaines différences minimes ou au contraire certaines ressemblances apparaissent d’une communauté à l’autre, mais aussi d’une région à une autre. Cette caractéristique génétique, également retrouvée dans une grande proportion chez les Cananéens, peuple qui vivait dans les régions littorales, permet d’assimiler les Phéniciens aux Cananéens.
C’est à ces conclusions qu’a abouti le généticien libanais Pierre Zalloua, de la Lebanese American University (LAU), à l’issue de son étude sur le thème « Qui étaient les Phéniciens ? ». Une étude qui apporte désormais une réponse à la question que se posent de nombreux Libanais depuis bien longtemps : « Les Libanais sont-ils les descendants des Phéniciens ? »

Entamée en 2002 par le docteur Pierre Zalloua, également passionné d’histoire, en collaboration avec le généticien et anthropologue américain Spencer Wells, cette étude menée sur un échantillon de 2 500 personnes au Levant, dont un important nombre de pêcheurs de Saïda, Tyr et Jbeil, et près de 3 000 personnes dans d’autres régions méditerranéennes, avait pour objectif de confirmer une évidence : celle que les Phéniciens ont effectivement semé leurs gènes dans les régions par lesquelles ils sont passés. Cette étude, financée par la National Geographic Research and Exploration Society, avait fait l’objet d’une publication dans le National Geographic Magazine. Elle avait même été le sujet d’un documentaire télévisé qui a été diffusé sur la chaîne internationale National Geographic, après avoir été diffusé en prime time aux États-Unis.

Deux grands groupes génétiques
Quant au procédé utilisé par le généticien, il a consisté, à partir de prises de sang, à étudier les gènes de l’échantillon, exclusivement de sexe masculin. Ces gènes ont été comparés à l’ADN d’échantillons de dents phéniciennes remontant à près de 4 000 ans fournis par des archéologues libanais, ainsi qu’à des échantillons de dents et de peau de la momie phénicienne King Tabnet (le roi des Phéniciens de Saïda), qui lui ont été fournis par la Turquie. Pierre Zalloua rappelle par ailleurs que deux raisons l’ont poussé à choisir un échantillon essentiellement masculin : la première explication, scientifique, est que « le chromosome sexuel masculin, transmis par l’homme à son fils, ne subit aucun croisement et ne change pas par mutation aléatoire ». On retrouve donc ce chromosome dans toute la descendance mâle. La seconde raison est que « ce sont les hommes qui ont voyagé et qui ont donc semé leurs gènes dans les pays où ils se sont installés ».
C’est en identifiant une caractéristique génétique, « le J2, commune à près de 30 % des Libanais, mais aussi aux populations levantines, issues d’une partie de la Syrie et de la Palestine », que Pierre Zalloua a tiré ses conclusions. « Il est aussi clair et net que les régions méditerranéennes, notamment Malte, Chypre, la Sicile et la péninsule Ibérique, regorgent de populations qui ont des origines levantines et qui présentent les caractéristiques génétiques J2 », constate le docteur Zalloua.
En fait, le généticien tient à préciser qu’« il a été possible de retracer la présence de deux grands groupes génétiques qui se sont installés au Liban depuis 10 000 à 18 000 ans environ, mais à 5 000 ans d’écart, et donc bien avant l’apparition des religions » : le gène principal étant le J2, caractéristique cananéenne ou phénicienne. Quant à l’autre grand groupe génétique, il s’agit du gène J1. Quoique moins important en nombre que le J2, ce gène retrace le premier groupe moyen-oriental qui a habité le littoral levantin et qui est venu du Yémen, de la Péninsule arabique et de la Mésopotamie (Bilad ma beyn el-Nahreyn).
Bien plus tard, le Liban sera le lieu de nombreuses invasions et la population libanaise sera génétiquement marquée par trois conquêtes, celle des croisés, qui répandront le gène R1B (de nombreux Libanais sont blonds aux yeux bleus, notamment à Tripoli et à Saïda, qui ont directement subi la présence des croisés), celle des Ottomans et celle des peuples de la Péninsule arabique, qui répandront le gène J1, déjà présent au Liban. « Mais ces influences génétiques n’ont pas réussi à noyer le génotype phénicien J2, qui demeure toujours la principale caractéristique génétique retrouvée parmi la population libanaise », tient à remarquer le généticien. Il observe d’ailleurs que « le pourcentage de ce gène atteint 50 % dans certaines régions, notamment sur le littoral et dans la montagne de Jbeil ».

Des similitudes entre les communautés
Pierre Zalloua refuse de donner de plus amples détails, notamment concernant les différences significatives qu’il a constatées au niveau de l’existence du gène phénicien dans les groupes communautaires. Il se contente de remarquer qu’il existe beaucoup de similitude entre toutes les communautés. « Mon seul message est un message de paix qui s’adresse à tous les Libanais, tient-il à dire. Nos ancêtres ont vécu sur ce territoire il y a 10 000 à 18 000 ans. Qu’ils soient devenus par la suite chrétiens, sunnites, chiites, ou druzes, ils ont tous en commun des origines communes, mais aussi cet attachement très fort à ce petit morceau de territoire à l’histoire si compliquée. La connaissance de leur passé pourrait aujourd’hui aider les gens à avancer et à s’entendre », observe-t-il encore, avant d’ajouter : « Notre patrimoine est très riche. C’est à travers le Moyen-Orient et le Levant que le monde a été peuplé. »
Le généticien ne peut cependant s’empêcher de déplorer « le manque d’intérêt des Libanais à leur histoire ». En effet, si les personnes qui font partie de l’échantillonnage ont participé avec fierté à l’étude, celle-ci semble avoir été fraîchement accueillie dans certains milieux confessionnels et politiques. « Les gens ont peur d’ouvrir des portes qui touchent aux minorités », observe-t-il. Mais cette réticence n’empêche pas le généticien de se fixer de nouveaux objectifs, malgré « le manque de fonds » et « l’absence de généticiens spécialisés pour l’assister dans ses recherches au Liban ». Après avoir finalisé son étude sur les Phéniciens, qu’il envisage de publier dans une revue scientifique, il fait le projet d’entamer une nouvelle étude sur les civilisations arabes, mais aussi d’« aller sur les traces des Phéniciens », par le biais d’un second documentaire.
Dans l’espoir que des considérations politico-confessionnelles ne viendront pas entraver les travaux scientifiques du chercheur qui cherche par-dessus tout à prouver que la présence des populations sur le littoral levantin remonte à des milliers d’années.


« Les Cananéens-Phéniciens, peuples et terres », de Hareth Boustany
Plongée au cœur d’une civilisation perdue dans la nuit du temps
En librairie depuis décembre 2007

Installés à la fin du IIIe millénaire avant J-C sur une étroite bande côtière s’étendant du nord de la Palestine au sud de la Syrie, traités de « barbares, sans culture » par les Grecs, ils sacrifiaient les enfants en les immolant au nom des dieux ; ils vendaient des femmes sur le parvis des temples et pratiquaient la prostitution. Ces hommes étaient nos ancêtres, les géniaux inventeurs de l’alphabet, les Cananéens-Phéniciens qui sont aux origines du Liban. En raison de la rareté de la documentation iconographique et des sources écrites les concernant, ils restent encore assez « énigmatiques ». Cependant, tous les spécialistes s’accordent à les définir comme des navigateurs réputés et des commerçants avisés ayant sans cesse repoussé plus loin leur horizon et contribué au « brassage des cultures » entre l’Orient et l’Occident. Dans son livre « Les Cananéens-Phéniciens, peuples et terres », paru aux éditions Aleph/ Ad-Da’irat, l’archéologue-historien, Hareth Boustany, relate les différents aspects d’une civilisation qui a laissé son empreinte dans la Méditerranée.

S’appuyant sur les textes anciens et sur les fragments de la mythologie récupérés entre autres dans la bibliothèque d’Ugarit, se référant à la partie infime de la littérature qui a survécu à ces peuples, mais aussi sur les résultats des fouilles archéologiques, Hareth Boustany déroule sur 227 pages illustrées de photographies les origines et le cadre géographique des « Cananéens-Phéniciens », les récits de leur expansion coloniale, leurs rites et institutions politiques, leurs mythes et légendes, leurs pratiques funéraires, les détails précieux de leur vie quotidienne, ainsi que leur savoir-faire artisanal reconnu dans toute l’Antiquité.
Mais c’est tout d’abord en mer que les Phéniciens se trouvent dans leur élément, déployant un orgueil et une assurance légendaires. En quête de métaux, ils arpentent la Méditerranée occidentale et fondent des comptoirs de commerces et des colonies dont la célèbre Carthage, symbole éclatant du rayonnement phénicien. « Semblables en quelque sorte aux Portugais de la Renaissance, ils rançonnent implacablement la navigation étrangère, réclament et défendent le monopole absolu des mers. Quelques ports seulement sont ouverts au commerce de la concurrence grecque et étrusque : Palerme, Utique et Carthage. Tout le reste de la sphère d’influence phénico-punique, la Péninsule ibérique, la Sardaigne et la Corse, la côte du Maghreb, est inaccessible (…) ». Ces patrons de la mer ont aussi excellé en médecine. « La découverte dans une tombe de 700 crânes dont trois étaient perforés à la partie supérieure semble indiquer que l’opération du trépan était couramment pratiquée à une époque très reculée (…) Nous avons aujourd’hui l’assurance que la science médicale avait atteint en Canaan un stade avancé et relativement perfectionné, au moins un millénaire avant l’époque classique, soit au XVIe siècle avant J-C », indique l’auteur, qui signale d’autre part que la chirurgie dentaire était également pratiquée : « On est surpris de constater, par exemple, dans les mâchoires de beaucoup de crânes phéniciens, des dents plombées en or, des sutures en filigrane et des râteliers si ingénieusement travaillés qu’ils défient les plus grands perfectionnements de l’art dentaire. » Selon Boustany toujours, « Strabon, le grand géographe grec du 1er siècle avant J-C, raconte que ce sont les Phéniciens qui s’adonnèrent à l’astronomie et qui identifièrent les constellations célestes, utiles à la navigation nocturne. »
Des chapitres sont également consacrés à la découverte de la pourpre sur laquelle ce peuple avait fondé une bonne partie de sa puissance économique ; au verre dont l’invention lui fut attribuée et dont un passage de l’histoire naturelle de Pline (livre XXXVI) évoque « un bord de mer phénicien, pas plus grand que cinq cents pas, qui aurait été pendant plusieurs siècles la seule localité de l’Antiquité où on fabriquait le verre ». Adoptant les modèles culturels de leurs clients, l’industrieux peuple de marchands a fait preuve aussi d’une création artistique et d’un artisanat raffiné qui donnent à voir des formes et motifs égyptiens, des sceaux mésopotamiens, des lions hittites, des stèles helléniques, des monnaies siciliennes, des masques de vieux spartiates et des bijoux étrusques.
Se référant, par ailleurs, aux archives cananéennes d’Ugarit, aux inscriptions des stèles, aux moules des pâtissiers, mais aussi aux mosaïques représentant des grives, des gazelles, sangliers, scènes de pêche ou grappes de raisin, l’auteur donne un aperçu de la cuisine phénicienne, illustrée également par un « chaudron avec protomés de serpents et défilé d’animaux » ! Mais, « dans les champs ondoyants de blé, d’orge, de froment, voici fleurir la vigne, l’olivier et les jardins qui donnent généreusement les fèves, les lentilles et les pois chiches : ainsi fut la cuisine méditerranéenne », écrit Hareth Boustany, ajoutant que le vin était réservé à un usage de luxe, aux rites de l’hospitalité et à … une invitation pour une plongée au cœur de Canaan, mentionné de nombreuses fois dans la Bible comme le pays promis à Abraham et à sa descendance (Genèse 17, 8 ; cf . Psaume 105, 11).


Sortie le 17 Septembre 2007 du livre:
"Les Hommes debout, dialogue avec les Phéniciens"

par Georgia Makhlouf accompagnée par Judith Rothchild

Ce peuple de passeurs...
Parallèlement à l'exposition de l'Institut du Monde Arabe, comme pour l'accompagner et la prolonger d'une réflexion personnelle, paraît aux Editions Al Manar, le livre de Georgia Makhlouf, intitulé Les hommes debout. Une interrogation essentielle "autour des Phéniciens" qui, par questionnements concentriques, éclaire autant ce peuple de marins que l'auteure elle-même.
De son précédent livre, Georgia Makhlouf a gardé les éclats et la mémoire.
Mais cette fois, il ne s'agit plus de sonder son histoire personnelle mais de remonter à l'enfance de notre mémoire collective, aux sources de notre identité. L'auteure interroge les Phéniciens pour rétablir ce fil aussi tenace qu'invisible qui nous lie à ce "peuple qui avait le mal d'horizon", ce peuple qui "a compris que le métissage est le creuset d'un monde qu'il faut sans cesse réinventer". Et chemin faisant, elle découvre certes les navigateurs intrépides inventeurs de l'alphabet, mais elle se dévoile en même temps et accomplit ses vies antérieures, son "identité-pont".
Car dans ce beau texte, tout se passe comme si, à force de fouiller son héritage, Makhlouf polit son écriture; ses fragments deviennent limpides, pourpres sur les sables de Tyr, bleus pour se mêler à l'aventure de la Méditerranée, blancs à l'assaut des flots, enfourchant le taureau, à l'image d'Europe séduite par l'exil.
"L'exil et l'écriture, les deux branches de ma généalogie imaginaire.
Mais il s'agit surtout d'une profession de foi universelle. A force d'aiguiser sa vision du monde, Makhlouf en arrive, avec le courage que procure la clarté, à ce formidable énoncé à l'adresse des "faussaires de l'histoire": "Car c'est être bien peu phénicien que d'avoir si peur de l'autre".

Antoine Boulad, L'Orient le jour

Edition Al Manar - collection Méditerranées
ISBN 978-2-913896-50-5, 18 euros


L'Alphabet Phénicien proposé en 2004-2005 pour l'inscription au
Registre Mémoire du Monde de l'Unesco



Les Libanais sont-ils les descendants des Phéniciens ?


Personne n’a été capable, jusque-là, de donner une réponse catégorique à cette question pour le moins controversée. La seule certitude, scientifiquement confirmée aussi bien par les archéologues que par les historiens, est que les Phéniciens, ces hommes de la mer, grands navigateurs et commerçants, ont habité le littoral méditerranéen et notamment les côtes libanaise, syrienne, palestinienne, tunisienne, espagnole, maltaise et anatolienne. L’évidence, qui reste toutefois à confirmer, est que les Phéniciens ont semé leurs gènes dans les régions par lesquelles ils sont passés. Aujourd’hui, cette grande question refait surface grâce à une étude génétique, sur le thème « Qui étaient les Phéniciens ? », commencée depuis deux ans par le généticien libanais Pierre Zalloua, diplômé de la prestigieuse université de Harvard, en collaboration avec son collègue et ami Spencer Wells, généticien de population.

Cette étude, financée à hauteur de 37 000 dollars par la « National Geographic Research and Exploration Society », a fait l’objet d’un grand reportage dans le numéro d’octobre dernier de la revue américaine, désormais disponible en français. Elle a aussi été le sujet d’un documentaire télévisé, qui a été diffusé en « prime time» aux États-Unis et qui sera bientôt diffusé sur la chaîne internationale National Geographic.
Elle devrait, une fois terminée et indépendamment des réserves émises par la communauté archéologique locale qui craint une politisation de la question, apporter aux Libanais la réponse à leurs questions sur leurs origines.

Dossier réalisé par Anne-Marie El-Hage pour L'Orient-Le Jour

Les estampilles de Tyr, précieuses indications sur l’évolution
de l’écriture phénicienne

Figurine représentant le Dieu Bès
Dans cette région qui a inventé et diffusé le système alphabétique, le bilan de l’épigraphie phénicienne du Levant demeure désespérément restreint. Mis à part quelques inscriptions dédicatoires exhumées à Tyr, en 1972, très peu de documentations datant de l’époque phénicienne ont été mises au jour. Les raisons de cette carence sont révélées par l’archéologue Ibrahim Kaoukabani, dans un article intitulé « Les estampilles phéniciennes de Tyr », paru dans le dernier numéro de la revue « Archéologie et Histoire du Liban ». Tout d’abord, compte tenu de la guerre civile, les travaux de fouilles menés sur les grands sites du Liban « ne sont encore qu’à leur début et n’ont pas atteint, hormis à Byblos, les couches hellénistiques et celles relatives à l’âge d’or phénicien (entre le Xe et le Ve siècle avant JC) », explique Kaoukabani. D’autre part, les écrits découverts jusque-là sont gravés sur des matières résistantes, comme les statues, les sarcophages et les stèles, alors que ceux qui sont enregistrés sur des supports périssables, comme la céramique, le verre et les parchemins, sont presque perdus, en raison du climat côtier défavorable à leur conservation. Il faut ajouter à cela le coup fatal porté à la civilisation phénicienne dès le IVe siècle avant JC, c’est-à-dire depuis l’avènement d’Alexandre le Grand. Les Hellènes qui considéraient les Phéniciens comme de sérieux rivaux ont entrepris la destruction systématique des cités phéniciennes. Cependant, souligne l’archéologue, « les Grecs ont répandu dans l’ancien monde le nouvel esprit hellénique fondé à la fois sur le Beau platonicien et la logique aristotélicienne qui ont aussi adopté le système alphabétique phénicien pour le diffuser en Occident. Et l’on sait combien les deux cultures se rapprochent, voire se confondent, de sorte que les croyances ainsi véhiculées semblent être bien identiques aussi bien en cosmogonie qu’en mythologie, quoi que certains noms aient changé d’appellation», a-t-il fait observer. Toutefois, 160 anses de jarres torsadées, timbrées d’inscriptions phéniciennes, et quelque 200 autres inscrites en grec, le tout exhumé en 1972, à Jal el-Bahr (à deux kilomètres au nord de Tyr), sont des «prémices prometteuses». En effet, cette découverte pourrait faire partie d’un lot qui permettrait de révéler des informations précieuses sur les activités commerciales, religieuses, historiques et culturelles des Phéniciens, mais aussi « des indications sur l’évolution formelle de l’écriture phénicienne, en particulier celle de la glyptique ». Ibrahim Kaoukabani signale, par ailleurs, que la majeure partie des estampilles commence par le terme /Srt/ «tyrienne» pour indiquer sans doute la vraie origine. Ces jarres destinées à contenir des liquides (vin, huile) ou des denrées, sont fabriquées et remplies dans des ateliers syriens pour les exporter par voie maritime aux quatre coins du monde ancien qui s’étend de l’Égypte «Msrm», au Sud, jusqu’à Rhodes et Chypre, au Nord. Les estampilles rapportent également une série de noms concernant les propriétaires. « Les anthroponymes sont généralement des théophores, tantôt simples, tantôt composés, comprenant un nom hypocoristique complété par un suffixe nominal ou verbal, et le recensement de ces noms montre que les deux dieux, Baal et Milqart, y sont les plus souvent cités», explique Kaoukabani, mettant l’accent sur l’intérêt historique tout particulier que comporte la double datation de ces estampilles. «Jusqu’à maintenant, l’adoption d’une double date dans la cité phénicienne reste très contestée.
Bateau phénicien en bas relief du 1er siècle avt JC.
Or le fait qu’un bon nombre de ces estampilles porte deux ères de datation différentes permet enfin d’élucider ce problème et de trancher définitivement cette question en admettant une ère propre au peuple de Tyr, débutant en 274/3 avant JC et une autre plus récente qui commence en 126/5 avant JC. » On dénombre aussi quatre exemplaires datés à l’égyptienne, c’est-à-dire que « des lettres grecques y font fonction des chiffres introduits par le sigle /L/, ce qui incite à les dater d’après l’ère d’Alexandre, inaugurée le 1er août en l’an 30 avant JC.» Ces jarres semblent être importées d’Égypte soit pour satisfaire le marché local, soit pour les réexporter à l’étranger par l’intermédiaire du commerçant tyrien. Enfin, compte tenu des relations commerciales déjà établies entre la Phénicie, notamment Tyr, et le monde méditerranéen, «on constate que ces rapports étaient à l’origine d’une réelle renaissance culturelle et artistique née de ce métissage où les influences grecques et égyptiennes se sont mêlées au substrat phénicien en vue de l’enrichir»,
souligne encore Kaoukabani.

Le temple

Signalons, enfin, que les estampilles phéniciennes ont été mises au jour à proximité d’un bâtiment rectangulaire (5,50 m x 3,825 m) dont les fondations sont intactes et les murs, construits en pierres sableuses couvertes d’enduit blanc, sont en partie démantelés. Kaoukabani décrit l’intérieur de ce bâtiment qui est divisé transversalement en deux salles aux dimensions égales. Dans la première salle, à laquelle on accède par une porte latérale, est érigé un autel coiffé d’une maçonnerie ayant la forme d’une table équarrie (55 cm x 55 cm) au bord mouluré. Reposant sur des fondations en pierres de ramassage, le tronc de l’autel est couvert d’enduit ocre rougeâtre, alors que son couronnement est badigeonné de blanc. Derrière cet autel, trois rangées de gradins, aujourd’hui détruits à moitié, ont été aménagées en banquettes sur lesquelles les fidèles déposaient leurs offrandes en ex-voto. Des panneaux, peints alternativement de gris, de bleu et d’ocre, décorent les parois à une hauteur de 76 cm environ. Ils sont délimités au sommet par un galon rouge ocre dont la largeur ne dépasse pas les 15 cm. Les angles sont, en outre, dotés de piliers équarris (25 cm x 25 cm) peints en rouge. Ils jouaient le rôle d’autels secondaires et sont marqués au sommet par un listel bien prononcé. La seconde salle ressemble initialement à la première, mais elle a subi ultérieurement un changement radical pour y aménager un four qui en occupe par son diamètre de plus de 189 cm toute la superficie. Ce four, qui a livré une quantité de tessons à glaçure arabe, est daté entre le VIIIe et le IXe siècle de notre ère.
La porte, qui desservait à l’origine cette salle, est toujours obstruée par des pierres mêlées aux briques. Elle servait, semble-t-il, à alimenter le foyer du four en combustibles. Ce temple, qui acquiert l’aspect d’un sanctuaire à Jal el-Bahr, est entouré d’un mur d’enceinte (40 m x 27 m) construit selon la technique phénicienne qui consiste à dresser des piliers bien appareillés, délimitant des travées remplies de pierres de ramassage mêlées à un moellon fait de chaux et de sable. Un enduit peint en blanc devait les couvrir à l’extérieur comme à l’intérieur. L’archéologue relève ensuite que tout près de ce bâtiment, mais à un niveau supérieur, ont été exhumées des tombes contenant des squelettes. Mais aussi, les 160 jarres torsadées et timbrées d’inscriptions phéniciennes ainsi que 200 autres inscrites en grec.



À la recherche du lien entre les peuples du littoral

Mais cette première étape ne se limite pas à l’étude des gènes des seuls Libanais. « En effet, indique le généticien, les gènes de 400 Syriens du littoral, de 350 Tunisiens, de 250 Maltais, de 100 Palestiniens (du Liban), d’une cinquantaine de Jordaniens hachémites... sont aussi en cours d’étude. » Par ailleurs, et pour confirmer ses résultats par des preuves irréfutables, Pierre Zalloua entreprend de faire extraire l’ADN de quelques échantillons de dents phéniciennes, remontant à près de 4 000 ans, fournies par des archéologues libanais, alors que la Turquie lui a permis d’utiliser des dents ainsi que des échantillons de peau de la momie phénicienne King Tabnet (le roi des Phéniciens de Saïda), transférée en Turquie à l’époque des Ottomans. Recherche qui est entreprise par un laboratoire en Allemagne, « le seul au monde à être capable d’extraire un ADN aussi ancien », précise-t-il. Quant à l’objectif de cette première étape, il consiste à établir un lien commun entre les hommes du littoral libanais et les hommes des pays cités ci-dessus. Lien qui devrait être établi sitôt trouvé l’haplotype de chaque personne, au terme des 24 tests approfondis dont fera l’objet chaque échantillon de sang. Mais pourquoi l’échantillon est-il exclusivement composé d’hommes ? « Deux raisons majeures nous ont poussé, à ce stade de l’étude, à privilégier un échantillonnage exclusivement masculin », explique le chercheur. La première raison, scientifique, selon le Dr Zalloua, est que le chromosome sexuel « y » ne subit aucun croisement ou brassage génétique. En effet, une partie du bagage génétique de l’homme vient à 100 % de son père et n’est, en aucun cas, influencé par sa mère. On retrouve donc ce chromosome dans toute la descendance mâle. Il ne change pas par croisement, mais peut changer par mutation, même si cette mutation survient rarement. « Quant à la seconde raison, poursuit le généticien, elle s’explique par le fait que ce sont les hommes qui ont semé leurs gènes, car ce sont eux qui ont voyagé et qui se sont unis aux femmes, dans les pays où ils se sont rendus. » Certes, les recherches entreprises par le généticien ne permettront pas simplement de trouver l’haplotype phénicien, mais aussi de retracer les différentes ascendances des Libanais. « En effet, explique-t-il, le Liban a été le lieu de nombreuses invasions, mais il a été génétiquement marqué par trois grandes conquêtes, celles des Croisés, des Ottomans et des peuples de la péninsule arabique ». Aujourd’hui, Pierre Zalloua affirme avoir déjà les résultats préliminaires de la première étape de sa recherche. « Je ne suis pas encore en mesure de tout dévoiler, mais je peux dire que je suis sur la bonne voie », dit-il. Et de constater des ressemblances génétiques très importantes entre Libanais de régions et de religions différentes, notamment entre chiites et maronites, qui ont, tous deux, fortement subi l’influence des Croisés. Le généticien précise à ce propos que certaines familles sont majoritairement composées de blonds aux yeux bleus. Par ailleurs, il déclare avoir trouvé des liens surprenants, à un degré très élevé, entre les Libanais et les Maltais. « Je suis certain que j’arriverai à trouver un haplotype phénicien, affirme-t-il. J’ai déjà des preuves palpables de ce que j’avance. Mais il me faut davantage de temps et davantage de recherches ».


Pierre Zalloua :
« Il est grand temps de briser les tabous et d’en savoir plus sur les racines des Libanais. »

Un généticien passionné d’histoire et d’archéologie Pierre Zalloua est généticien-chercheur à l’Hôpital de l’Université américaine de Beyrouth (AUH), où il exerce depuis un an dans les deux départements de médecine interne et de gynécologie. Il a obtenu le « fellowship », titre académique de Harvard, au terme d’une spécialisation postdoctorale dans le domaine de la génétique, après 12 années d’études dans cette prestigieuse université aux États-Unis. Parallèlement à l’étude génétique sur les Phéniciens qu’il conduit actuellement, le Dr Zalloua a publié une étude scientifique qu’il a menée sur la thalassémie (maladie qui touche 3% de la population libanaise), alors qu’il exerçait au Chronic Care Center.

Cette étude lui a notamment permis de retracer les migrations internes dans le pays.
Pour ce jeune généticien d’une trentaine d’années, passionné d’histoire et d’archéologie, l’étude génétique qu’il conduit sur les Phéniciens est aujourd’hui sa priorité et, peut-être même, le projet de sa carrière.


Quelques liens utiles sur
la Phénicie

Notre préféré?:
Phéniciens.com
Comme le disent si bien ses auteurs, Souraya et Jad Abifarès, se pencher sur les phéniciens permet de préserver la mémoire tout en consolidant l'avenir!

mais aussi...
La Phénicie, pour tout connaitre des origines du peuple libanais grace à ce site particulièrement bien documenté.

La Phénicie, un autre site personnel qui démontre toute la fascination qu'elle exerce sur ceux qui respectent le berceau de notre civilisation.

Tyr, grand port disparu; le site sur les recherches des années 1930 de Antoine Poidebard est un véritable site musée avec des photos anciennes, aériennes et de plongée à la recherche du temps et de la gloire passés de la cité phénicienne.

La Page des Phéniciens
de l'encyclo Wikipédia



Nos pages sur...












Cette Page est encore en développement...


Ouvrir le débat et briser les tabous:
prouver que les Libanais,
indépendamment de leur religion,
sont les descendants des Phéniciens


statuette d’enfant trouvée

Pierre Zalloua, passionné de génétique, d’archéologie et d’histoire, est aussi un amoureux du Liban. C’est cette passion qui a déclenché en lui l’idée, il y a 4 ans, d’entreprendre une étude sur les Phéniciens. Son hypothèse de base est la suivante : en étudiant les gènes des populations actuelles des régions par lesquelles sont passés les Phéniciens, il est possible de retracer leur histoire et d’isoler des caractères génétiques (haplotypes) communs à toutes ces populations. «Le caractère génétique phénicien existe et je suis à sa recherche, assure le généticien. Si je le retrouve, aussi bien au Liban, qu’à Malte, en Tunisie, en Espagne, ou en Anatolie, là où les Phéniciens ont vécu, je pourrais confirmer qu’il s’agit de l’haplotype phénicien et je pourrais aussi dire que les Libanais chez lesquels on le retrouve, et indépendamment de leur religion, sont bien les descendants des Phéniciens ». Mais comment Pierre Zalloua a-t-il procédé dans sa recherche ? « Cette étude génétique nécessite d’être conduite en plusieurs étapes, précise le chercheur. Dans une première phase, à partir d’une prise de sang, nous avons étudié les gènes d’un échantillon de 2 000 Libanais de sexe masculin issus de toutes les régions du pays, du littoral comme de la montagne. Nous avons particulièrement veillé à inclure à ce niveau un nombre important de pêcheurs des villes historiques de Saïda, Tyr et Jbeil, exerçant le métier de père en fils, et ce depuis des générations. » Trouver l’échantillon adéquat a été une simple formalité pour le généticien. En effet, sitôt informés de l’étude, des dizaines de pêcheurs, toutes confessions confondues, ont afflué dans les cafés portuaires, pour se prêter aux tests sanguins. « Travailler avec des hommes qui expriment avec une telle fierté leur sentiment d’appartenance au Liban était très agréable », observe à ce propos Pierre Zalloua.


Un tabou à briser
En effet, poursuivant l’analyse des données qu’il a jusque-là récoltées, et dans l’attente de voir la première étape de son étude publiée dans une revue scientifique, Pierre Zalloua envisage, dans une seconde étape, d’élargir son échantillon au Liban, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Un échantillon qui serait composé de 5 000 Libanais des deux sexes et de 1 000 personnes de chacun des pays concernés. « Nous aurons alors la possibilité d’établir des études comparatives avec celles entreprises par d’autres chercheurs en Anatolie et en Espagne », indique-t-il. Mais cette seconde étape nécessite des fonds bien plus importants que ceux qui ont été débloqués jusque-là par la National Geographic Research and Exploration Society. En effet, malgré les promesses de cette dernière, ainsi que l’appui moral et scientifique de l’Université de Harvard, avec laquelle le généticien collabore régulièrement, les fonds nécessaires au démarrage de la seconde partie de l’étude manquent. « Je voudrais tellement que l’État libanais réalise que cette étude est un projet national », dit-il. Mais au-delà du bon vouloir d’un État d’aider ou non dans son étude un chercheur confirmé, au-delà de la volonté de ce même État de qualifier un projet de national, c’est un véritable débat à consonance politico-confessionnelle que l’étude de Pierre Zalloua ouvre aujourd’hui. Les Libanais sont-ils les descendants des Phéniciens ? Quels Libanais sont-ils les descendants des Phéniciens ? Quelle place occupe l’influence arabe dans leurs racines ? « Il est grand temps d’ouvrir enfin ce débat, pour briser le tabou relatif aux racines phéniciennes des Libanais », répond le chercheur, insistant sur le fait que l’haplotype phénicien remonte à 4000 ans, bien avant le christianisme et l’islam. « Ouvrir ce débat est d’ailleurs un des objectifs de l’étude », dit-il. Mais pour l’instant, et malgré l’intérêt scientifique international pour le sujet, les instances locales ne semblent pas prêtes à ouvrir le débat, pas plus qu’elles ne cherchent à faciliter la tâche au généticien. En effet, la Direction générale des antiquités (DGA) n’a pas jugé bon de mettre à la disposition du chercheur les échantillons de dents ou d’ossements dont elle dispose, qui lui sont nécessaires pour pousser son étude plus loin. Pierre Zalloua devra se suffire, pour le moment, des échantillons prélevés sur la momie phénicienne en Turquie, ainsi que des 4 échantillons de dents qui lui ont été fournis par des archéologues, dans le cadre de leurs fouilles.

Bibliographie phénicienne...

illustration: couverture du livre,
"Les Phéniciens, Aux origines du Liban"
Eric Gubel & F.Briquel-Chatonnet
Gallimard-1999

Le seul matériel disponible est inadéquat et non répertorié, selon la DGA
Appui réservé dans le milieu archéologique local


L’étude scientifique entreprise par le généticien Pierre Zalloua semble avoir reçu un accueil mitigé dans le milieu archéologique local. Et pourtant, la collaboration des archéologues, pourvoyeurs potentiels en matériel archéologique remontant à l’époque phénicienne (dents, ossements, squelettes, fragments de peau de momies phéniciennes), pourrait permettre au chercheur de certifier irrévocablement ses résultats. Le seul matériel archéologique qu’il a pu se procurer s’est jusque-là chiffré à 4 dents phéniciennes, fournies par un archéologue, en plus de dents et de fragments de peau d’une momie phénicienne mis à sa disposition par la Turquie pour sa recherche. Quant au matériel archéologique dont dispose la Direction générale des antiquités (DGA), le Dr Zalloua n’y a pas eu accès. Le directeur de la DGA, Frédéric Husseini, explique les raisons de sa réticence à mettre des objets phéniciens à la disposition du généticien. « Nous ne disposons ni de dents ni d’ossements phéniciens, nous avons surtout des objets, genre poteries et vases, assure M. Husseini. C’est la raison pour laquelle nous n’avons pas eu la possibilité de donner le matériel archéologique nécessaire au docteur Zalloua. » Et le directeur de la DGA d’expliquer que les objets mis au jour lors de fouilles relèvent généralement de la responsabilité scientifique des archéologues chargés des chantiers de fouilles de la DGA. « Si le généticien s’est vu remettre des dents phéniciennes de la part d’un archéologue, ce dernier est seul responsable de son acte », poursuit-il, ajoutant qu’il n’y a pas eu d’interdiction de la DGA à ce niveau. Quant aux dents anciennes dont dispose la DGA et qui sont entassées dans des caisses dans les sous-sols du Musée national, «elles sont hors contexte», observe Frédéric Husseini. Autrement dit, la DGA ne semble pas les avoir répertoriées ou même savoir à quelle époque elles remontent. «Je suis d’ailleurs convaincu que tous les objets et les restes dont on dispose ne seraient d’aucune utilité pour l’étude du Dr Zalloua », estime Frédéric Husseini, concluant que ce manque de collaboration n’est absolument pas de la mauvaise volonté. Confirmant les propos de M. Husseini, la conservatrice du Musée national, Suzy Hakimian, affirme que tout le matériel dont dispose la direction est carbonisé, contaminé ou alors couvert de poussière et qu’il ne peut pas être utile au chercheur. « Nous avons été sollicités par le Dr Zalloua qui voulait se procurer des dents de l’époque phénicienne, mais nous lui avons conseillé de se procurer ce matériel de nouveaux chantiers de fouilles », explique-t-elle. Mais au-delà de l’incapacité physique de la DGA d’aider le professeur-assistant Zalloua dans sa recherche, Mme Hakimian ne cache pas sa crainte des connotations politiques de cette étude. « J’ai bien peur que l’archéologie soit utilisée politiquement et qu’elle ne serve pas uniquement la science, confie-t-elle. J’ai d’ailleurs fait part de mes craintes au généticien et de la nécessité pour lui de se fixer des garde-fous ». De toute manière, indépendamment de l’avis personnel de chacun concernant la finalité de l’étude génétique sur les Phéniciens, indépendamment aussi du fait que la génétique se base sur la science et que l’archéologie est fondée sur les écrits et les objets mis au jour par les fouilles, la DGA laisse entrevoir une possibilité de collaboration future avec le Dr Zalloua, « mais en fonction des moyens et des disponibilités ».


Confirmer ce que les historiens et archéologues pressentaient

Pour l’historien Hareth Boustany, qui a effectué des recherches sur la relation des Libanais avec les Phéniciens, l’étude génétique menée par le docteur Zalloua ne risque en aucun cas de créer une polémique.
« C’est une étude basée sur l’ADN, dit-il, qui cherche à prouver qu’une partie de la population libanaise a des gènes phéniciens. Une étude qui viendrait confirmer ce que les archéologues et les historiens pressentaient déjà. » « D’ailleurs, précise-t-il, le docteur Zalloua, coqueluche du monde scientifique, travaille avec des laboratoires de renommée internationale et a déjà obtenu des preuves scientifiques confirmant son hypothèse. » En fait, M. Boustany lie la thalassémie, maladie de sang, aux Phéniciens. La thalassémie ayant été, d’après lui, une maladie fréquente chez les Phéniciens. Elle aurait même été baptisée « maladie des Phéniciens » par les Européens.
« Cette maladie existait à Malte, en Sardaigne, en Espagne et sur les côtes syrienne, palestinienne, libanaise, tunisienne, marocaine, et peut-être même sur la côte libyenne », estime Hareth Boustany. Aujourd’hui, elle touche 3 % de la population libanaise et « sur 100 cas étudiés par le Chronic Care Center, qui traite les cas de thalassémie au Liban, 82 cas sont de confession musulmane », indique-t-il. Par ailleurs, poursuit l’historien, le Liban et la Syrie ne se sont jamais vidés de leurs habitants, malgré les différentes conquêtes. Il y a eu, au fil des siècles, une continuité d’occupation du sol par ses habitants, depuis la civilisation cananéenne, au IVe siècle avant J-C et jusqu’à nos jours. Et Hareth Boustany d’expliquer que les Cananéens et les Phéniciens peuvent être considérés comme étant un même peuple. Ce sont d’ailleurs les Grecs qui leur ont donné cette appellation de « Phoinikou », qui signifiait « les hommes rouges », probablement à cause de la pourpre qu’ils fabriquaient et dont ils faisaient le commerce sur les côtes. Eux se faisaient plutôt appeler Sidoniens, Tyriens, Bérytiens, selon la cité de laquelle ils venaient.



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« Byblos à travers les âges », cru 2004 revu et complété
par Nina Jidéjian


Figurine en terre cuite aujoud'hui disparue,
représentant un notable de l’âge du bronze ancien


Byblos à travers les âges est une longue histoire, si longue que le début se perd dans la nuit des temps. Mais « Nina Jidéjian a un don de recherche patiente et un talent de présentation » qui lui permettent d’« extraire et d’ordonner les faits de base qui marquent le cours des évènements et ceux moins importants mais évocateurs du détail pittoresque qui éveillera l’attention », notait Maurice Dunand dans la préface de la première édition parue en 1968, et dont le texte est repris pour le cru 2004, revu et complété. L’éminent archéologue André Parrot estime quant à lui que du fait de ses recherches ardues, « Nina Jidéjian a pu écrire une grande fresque historique et une synthèse où la vie de la “ sainte Byblos ” est parfaitement évoquée ». Rappelons que l’idée du livre remonte aux années universitaires de l’auteur. Pour préparer sa thèse d’histoire ancienne, Nina Jidéjian s’est constamment référée aux rapports de Pierre Montet et Maurice Dunand qui ont entrepris les fouilles de Byblos. « Il m’a semblé qu’il ne serait pas sans intérêt de rassembler tout cela et de coordonner les conclusions des découvertes archéologiques avec les inscriptions et les textes anciens, explique l’auteur. Les quelques exposés historiques qu’on y lira sur le Proche-Orient ont pour seul but d’éclairer les périodes pauvrement représentées au point de vue archéologique. En outre, j’expose les principales thèses de savants qui ne sont pas d’accord sur tel ou tel point. »
Byblos à travers les âges, nouvelle édition, a été traduit en français par Denise Halard-Jidéjian en collaboration avec le R.P. René Lavant, s.j. L’ouvrage déroule 302 pages émaillées de 100 planches en noir et blanc et 36 en couleurs empruntées aux collections du Musée national de Beyrouth, de l’Institut du monde arabe (Paris), du musée du Louvre, du ministère libanais du Tourisme, et une magnifique vue aérienne des temples prise par Raïf Nassif, en 1968. Le livre reproduit pour la première fois des clichés de figurines en terre cuite qui ornaient autrefois les vitrines du Musée national de Beyrouth.
« Pour les soustraire au pillage de la guerre, ces pièces superbes avaient été emmurées dans des chapes de béton et placées dans les sous-sols du musée, mais beaucoup d’entre elles ont été définitivement endommagées par l’humidité de la nappe phréatique. » Il ne reste plus d’elles que des photographies souvenirs représentant, pour ne citer que quelques-unes, deux agriculteurs avec leurs bovins (IIIe millénaire), un fermier portant une coiffe ressemblant à s’y méprendre à une « labbadé », un notable de l’âge du bronze ancien ou encore un dignitaire avec sa haute coiffe conique retenue par une lanière sous le menton, deux autels en terre cuite et des sculptures d’animaux, dont une colombe vieille de cinq mille ans.
Des faits divers
Revêtant son habit de conteur, Nina Jidéjian explore les vestiges, les légendes et les richesses de ce petit port néolithique devenu un important centre de commerce entretenant des relations avec la Mésopotamie, le monde égéen et l’Égypte à qui il fournissait le bois de cèdre pour les travaux de construction et les résines indispensables à l’accomplissement des rites funéraires. Ses habitants, réputés comme constructeurs de vaisseaux et comme tailleurs de pierre, érigent le premier temple en Phénicie : celui de Baalat-Gebal, la Dame de Byblos, qui a vu défiler les conquérants assyriens, babyloniens, perses, grecs et romains, époque à laquelle la ville devint le centre du culte d’Adonis. L’auteur fait aussi une petite halte au cœur de la ville médiévale où « Saladin ordonne la construction de la mosquée Sultan Abdel Majid, sur la place centrale, face au château des Croisés ». Exploitant abondamment les inscriptions, les récits bibliques, les textes orientaux de Pritchard et un éventail de documents et rapports scientifiques, Nina Jidéjian expose l’« essentiel des événements du passé » et signe une synthèse de « l’état actuel de nos connaissances ». Au fil des pages, elle relate les cultes de Byblos, les mythes, les mosaïques, les monnaies, le déboisement de la montagne et met l’accent sur la « remarquable habileté des artisans ». Elle décrit, avec maints détails pittoresques, les objets et statues antiques dont celle de la déesse de la santé, Hygeia, qui bascule de son socle et se casse au niveau du cou lors du séisme du 16 juillet 555. La tête exhumée à une distance du corps est recollée par les archéologues ; mais au cours des événements de 1976-1990, un obus tombé près de la statue sanctionne à nouveau la tête. Remise sur pied, Hygeia est aujourd’hui exposée au Musée national de Beyrouth. Nina Jidéjian souligne également l’importance de l’inscription gravée sur le couvercle du sarcophage d’Ahiram, qui représente la forme la plus ancienne de l’alphabet phénicien découvert jusqu’à ce jour et qui est traduite comme suit : « Sarcophage qu’a fait Ittobaal, fils d’Ahiram roi de Gebal (Byblos), pour Ahiram son père, comme demeure dans l’éternité. Et si un roi parmi les rois, gouverneur parmi les gouverneurs, dresse le camp contre Gebal et découvre ce sarcophage, le sceptre de son pouvoir sera brisé, le trône de son roi se renversera et la destruction fondra sur Gebal.
Quant à lui (le profanateur), son inscription s’effacera . »

Tout un chapitre sur l'alphabet phénicien
Le dernier chapitre est consacré à la naissance et la diffusion de l’alphabet phénicien. « Hérodote, “ père de l’histoire ” écrit que c’est le phénicien Cadmos et ses compagnons qui ont introduit l’écriture en Grèce (Histoires 5.58). La formation des lettres utilisées par les Grecs est si semblable, dans tous les détails, aux alphabets sémitiques et phéniciens des IXe et VIIIe siècles avant J-C, qu’elle est sûrement dérivée de l’écriture nord-sémitique. Une comparaison entre les formes des lettres et les mots qui les désignent (alpha, bêta, gamma, etc.) qui ne signifient rien en grec mais qui sont descriptives en langue sémitique, confirme cette théorie », indique Nina Jidéjian, ajoutant que « aleph désignant la tête d’un bovin, bethe une maison, gimel un chameau ne laissent plus de doute quant à la véracité de cette tradition. Hérodote note que les Grecs se réfèrent à leurs lettres en les appelant phoinikia grammata (caractères phéniciens), le plus ancien nom de l’alphabet, preuve de son origine phénicienne . »



Liban : Le miracle de Byblos
Ce sont les conflits religieux et les divisions communautaires qui ont ravagé le pays. Après le départ des troupes syriennes, les Libanais parviendront-ils à chasser leurs propres démons ? Liban : Le miracle deByblos A 50 kilomètres au nord de Beyrouth, sur la route de Tripoli, s’étale la ville côtière de Jbeil, l’antique Byblos, fondée il y a sept mille ans par les Grecs. La cité est bien connue des touristes pour ses sites archéologiques, la cathédrale Saint-Jean-Marc, construite au xiie siècle par les croisés, et ses restaurants de poisson. On ignore en revanche que dans cette ville et aux alentours, les chrétiens et les musulmans ne se sont jamais combattus durant les quinze années de la terrible guerre civile (1975-1990) qui a ravagé le Liban. C’est même au cours du conflit que Jbeil s’est étendue – le district compte aujourd’hui 45 000 habitants – accueillant des entreprises qui ne pouvaient plus travailler à Beyrouth et des Libanais aisés, chrétiens et musulmans, fuyant les combats. On ne sait par quel miracle, Byblos n’eut pas à souffrir des affres de la guerre, ni de l’occupation syrienne. Petit, râblé, un cigare aux lèvres, Gino Kallab, 60 ans, président de l’agglomération depuis un an, explique comme une évidence pourquoi sa région a échappé à la tuerie: «Nous avons toujours vécu en bonne intelligence. La mentalité des habitants d’ici est différente: c’est comme ça. Nous vivons du tourisme et du commerce. Les gens sont habitués les uns aux autres.» Dans ce pays longtemps déchiré où la division communautaire et religieuse est inscrite dans la Constitution, il n’est pourtant pas fréquent de trouver réunis dans un même projet des chrétiens et des musulmans. Byblos, de ce point de vue, n’échappe pas totalement à la règle. Les partisans du général Aoun, revenu de son exil parisien en «libérateur», et les Forces libanaises de Samir Geagea – un des responsables des massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila en 1982, qui devrait bientôt sortir de prison où l’avait expédié feu Rafic Hariri, alors Premier ministre – tiennent le haut du pavé.
Mais ici, ce n’est pas Beyrouth: pas de banderoles souhaitant la bienvenue à Michel Aoun; pas de cortèges de voitures avec drapeaux au vent des Forces libanaises, réclamant la libération de leur chef. Idem du côté musulman, majoritairement chiite, où les sympathisants du Hezbollah se montrent assez discrets. D’ailleurs, à Byblos, la campagne pour les élections législatives, qui débuteront le 29 mai à Beyrouth, suscite davantage de méfiance que d’enthousiasme. Publicité «Maintenant que les Syriens sont partis, ils vont commencer à se battre entre eux», affirme Rachid, 54 ans, commerçant, qui ne lit pas la presse et avoue ne plus s’intéresser à la politique. Cette prédiction est déjà une réalité. La fitna, la discorde, a fait imploser le camp antisyrien qui avait pourtant rassemblé des dizaines de milliers de Libanais de toutes les confessions, après l’assassinat de Rafic Hariri il y a trois mois. Ruptures étonnantes, alliances improbables, réconciliations étranges: rien ne va plus aujourd’hui au sein de cette opposition, minée par les ambitions personnelles. Ainsi, le général Aoun tire à boulets rouges sur la figure de proue de l’intifada pacifique, le leader druze Walid Joumblatt, qu’il accuse de changer d’avis tous les jours. Solange Gemayel, la veuve de l’ancien président de la République Béchir Gemayel, lui aussi mort assassiné, en 1982, s’est inscrite sur la liste de Saad Hariri, fils de l’ancien Premier ministre, pour être certaine d’être élue députée de Beyrouth. Depuis sa cellule, Samir Geagea a amorcé un rapprochement avec son ennemi d’hier, Walid Joumblatt. Quant à Bahia Hariri, la sœur du martyr, que les observateurs occidentaux voyaient comme la future tête de liste d’une opposition unifiée, elle a décidé de se présenter, à titre individuel, dans la ville de Saïda (Liban-Sud). La politique au Liban continue de ressembler à une charge notariale où le fils, la fille, le frère ou la veuve succède au père. «C’est la valse des pantins», écrit, ulcéré, l’éditorialiste Ziyad Makhoul, dans le quotidien «l’Orient-le Jour.» Monique Zheb, 32 ans, pédiatre, est membre du conseil municipal de Jbeil. Enfant pendant la guerre, elle n’a aucun souvenir, si ce n’est le canon qui tonnait au loin. «Ce que je souhaite pour mon pays, dit-elle, c’est la fin du communautarisme et du confessionnalisme.
L’exemple de Byblos doit être généralisé, pour qu’un jour les gens disent: je suis libanais d’abord. Après tout, peut-être que la zizanie actuelle dans les rangs de l’opposition est une chance, car elle transcende les clivages religieux.» Cette nouvelle petite musique commence aussi à se faire entendre, parmi les musulmans de la ville. Issam Awwad, 52 ans, comptable dans une grande société de traitement de l’eau, a inscrit ses enfants dans une école chrétienne de Jbeil. «Il faut commencer par l’école, si on veut un jour vivre dans une société mixte», assure-t-il. Sa fille Hanane, 17 ans, prépare le bac philo. Elle parle couramment le français et l’anglais: «A Byblos, tous mes amis sont chrétiens. Je n’ai aucun problème. Mais normalement, je ne devrais pas avoir à dire que mes amis sont chrétiens. Un ami est un ami, non? Nous sommes encore prisonniers de notre histoire.» A une demi-heure de Jbeil, de nombreux villages constellent le Mont-Liban. Certains sont fixés sur les cimes, d’autres, cramponnés à la roche, semblent prêts à glisser sur les pentes très inclinées, d’autres enfin s’étendent à leur aise dans les vallées. Et un peu partout, des couvents maronites et des mosquées. Presque tous les couvents occupent des points culminants, comme celui de Saint-Charbel (1 200 mètres) qu’on voit à plusieurs kilomètres à la ronde. Ici, chose rare dans la montagne libanaise, les cloches qui sonnent et l’appel du muezzin ont toujours résonné en harmonie. Les maronites sont largement majoritaires mais, dans plusieurs villages, les populations sont mêlées. Depuis la terrasse de l’église de Toulzïa, à 900 mètres d’altitude, la vue sur la vallée est imprenable. Le père Marroun Ghalios, 60 ans, «abouna» («notre père»), comme l’appellent aussi bien ses ouailles que les villageois musulmans, est persuadé que seul un miracle a épargné la région de la folie des hommes: «Nous avons toujours vécu ensemble, depuis les temps anciens. D’ailleurs, trois familles musulmanes vivent au village. Pendant la guerre, je rencontrais souvent l’imam de Hagela, le village voisin. Quand il y avait un décès ici, les musulmans venaient pour les funérailles; nous faisions de même. Et l’été, nous préparions les grains pour l’hiver ensemble, se souvient-il. On a toujours vécu de façon indépendante, cela nous a peut-être préservés.» Selon une légende, un ermite, abouna Makhlouf Charbel, qui vécut au xixe siècle dans le village d’Annaya où se dresse aujourd’hui le couvent qui abrite son mausolée, avait le don d’accomplir des miracles auprès des malades. Des villageois chrétiens et musulmans racontent qu’en 1950 encore un prisonnier musulman atteint de cécité à l’œil gauche, d’un ulcère à l’estomac et d’arthrite chronique fut guéri après s’être aspergé d’eau bénite rapportée d’Annaya. La croyance demeure si présente que de nombreux musulmans des villages alentour continuent de se rendre chaque année en pèlerinage au couvent de Saint-Charbel. Est-ce dans le syncrétisme que réside la recette de la cohabitation sereine des montagnards du district de Jbeil?
Pour Emile, 26 ans, un étudiant originaire de la région qui prépare un doctorat d’histoire à la faculté Saint-Joseph-de-Beyrouth, «cette croyance est fondamentale. Elle soude les villageois comme une tradition commune. Et peu importe si les miracles sont réels ou non, l’important, c’est qu’ils y croient ensemble». Une autre thèse est avancée par le moukhtar (maire) du village musulman d’Almat, Haïdar Ahmed, 65 ans: «Nos villages ne sont peuplés que d’enfants du pays. Il n’y a pas d’étrangers; la terre se transmet de génération en génération. Pendant la guerre civile, les miliciens chrétiens, qui érigeaient des barrages sur la route de Beyrouth et de Tripoli, n’étaient pas de chez nous. Ils venaient de la capitale. Seule une poignée de chrétiens de la région se sont enrôlés dans les milices pour combattre à Beyrouth.» Quant aux villageois musulmans, aux dires de tous, pas un seul ne serait parti pour se battre. Mustapha Haddad, 54 ans, était chauffeur de taxi pendant les années de guerre. A plusieurs reprises, il a failli se faire tuer par les miliciens chrétiens, sur la route Beyrouth-Jbeil. «Quand on est jeune, on est inconscient du danger, reconnaît l’ancien chauffeur. Une fois, c’était en 1980, je transportais un homme d’affaires allemand, que j’avais pris à Achrafieh, le quartier chrétien de Beyrouth. Je devais conduire ce client au port de Jounieh, sur la route de Byblos. A peine avions- nous parcouru un kilomètre qu’un barrage des Kataëb (les phalanges) nous a forcés à stopper. Le chef m’a fait descendre, un autre homme a ouvert un grand livre sur lequel figurait une liste de noms de musulmans. Comme le mien n’y était pas, ils m’ont laissé partir.» Musulman, chrétien, chacun a une anecdote. Rafic Lahout, 42 ans, maronite, père de six enfants, travaille comme peintre en bâtiment, habite le village de Toulzïa. Au début de la guerre, il avait 12 ans. «Je n’ai pas eu de jeunesse, nous vivions reclus au village mais nous n’avons pas souffert comme les autres. En 1982, j’ai été sollicité par des miliciens pour m’enrôler; j’ai refusé. Alors on m’a demandé de provoquer mes voisins musulmans. Je suis allé trouver mon grand-père, il est allé voir ces miliciens pour leur dire de ne pas toucher les musulmans, sinon ça allait barder.» Aujourd’hui Rafic rêve, lui aussi, d’un Liban qui serait débarrassé du confessionnalisme: «Je suis croyant, mais je pense que la religion doit rester à l’église et à la mosquée. Sinon, nous n’avancerons jamais.»

Selon les statistiques, aucune confession ne dépasse le tiers de l’ensemble de la population libanaise. Pourtant, les chrétiens sont persuadés que les musulmans sont les plus nombreux. Ce qui est à la fois vrai et faux en même temps. Car les musulmans se répartissent entre sunnites et chiites. Et leurs intérêts sont le plus souvent divergents. De plus, la chute de la démographie frappe toutes les composantes du pays, comme le montrent plusieurs enquêtes récentes. Mais ce sentiment de former une minorité menacée perdure, et engendre des peurs irraisonnées dans le camp chrétien. Tous les observateurs de la vie politique libanaise estiment qu’une laïcité à la française n’aurait aucune chance de s’imposer au Liban dans un proche avenir. Ils croient en revanche possible une évolution vers une société progressivement sécularisée. Pour Samir Kassir, politologue et éditorialiste du quotidien «An-Nahar», le confessionnalisme n’est pas près de s’éteindre:«On ne change pas les mœurs politiques en un coup de baguette magique. Le peuple libanais a obtenu une première victoire: le départ de l’armée syrienne. Il faut espérer qu’un jour les centaines de milliers de gens qui sont descendus dans la rue recommencent pour la démocratie et la fin du communautarisme.» Ce matin, au village d’Almat, Joseph, le conducteur de bulldozer, est venu aider son ami Mustapha, l’ancien chauffeur de taxi, à égaliser un terrain accidenté et argileux. C’est à la dynamite qu’ils ont eu raison de cette terre ingrate. La déconfessionnalisation, ils la vivent depuis toujours.


Farid Aichoune