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La francophonie au Liban:
entre la sécurité d'un ancrage dans la culture libanaise et l'angoisse d'un recul possible...

L'Etat de la Francophonie
au Liban


Vue générale du Lycée Franco-libanais de Habbouche-Nabatieh,
symbole de la présence française dans l'enseignement
au coeur du Sud-Liban depuis 1997.

>> Avant le sommet de la Francophonie de Québec
un point de vue éclairé sur la situation du français au Liban



Sommet de la francophonie 2008

À Québec, le nouveau langage du Liban
De Gaby Nasr, 16 Octobre 2008- Beyrouth renoue avec la diplomatie internationale et enregistre quelques succès dans la rédaction du projet de déclaration finale.
La présence du chef de l’État Michel Sleiman à la tête d’une importante délégation au XIIe sommet de la francophonie, qui ouvrira aujourd’hui ses travaux à Québec, revêt cette fois pour le Liban un éclat particulier, non seulement en raison des sujets abordés, mais du fait aussi que Beyrouth accueillera en 2009 les Jeux de la francophonie.
D’ailleurs, et bien au-delà des thèmes généraux spécifiques à la francophonie, le Liban entend renouer avec la tradition qui veut qu’il soit présent et participe activement aux forums internationaux, même si certains d’entre eux, de par leur nature, traitent de questions qui peuvent a priori sembler loin des préoccupations immédiates des Libanais et destinées à des sociétés pacifiées et en harmonie avec leur milieu.
Le ministre de la Culture, Tammam Salam, ne s’y est pas trompé en insistant, au cours d’une conversation à bâtons rompus avec des membres de la délégation libanaise et quelques journalistes, sur l’importance pour le Liban « de faire entendre sa voix partout où cela est possible ». Autrement dit, faire savoir à tous qu’il est en mesure d’aborder des sujets aussi universels que les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit, la protection de l’environnement, la stimulation du développement durable et, dans le cas précis du sommet de Québec, la défense de la diversité linguistique, notamment la langue française par le biais de la coopération francophone. En somme, faire comprendre que le Liban sait parler d’autre chose que de terrorisme, de sécurité, de partage du pouvoir et de crise économique.
Au terme de cette deuxième journée de la conférence ministérielle préparatoire, on peut d’ores et déjà établir les points devant figurer dans la déclaration de Québec et sur lesquels Beyrouth a particulièrement insisté, enregistrant même pour certains d’entre eux un succès diplomatique indéniable, grâce notamment au dynamisme de Sylvie Fadlallah, ambassadrice du Liban auprès de l’Unesco à Paris et membre de la délégation au sommet de Québec :
• Un paragraphe spécifique au Liban – L’exercice a été particulièrement difficile, mais la délégation a réussi à l’obtenir non pas tant en raison de quelque opposition ou réticence, mais à cause surtout des nombreux sujets figurant à l’ordre du jour. La francophonie y confirme l’intérêt qu’elle porte au Liban et la confiance dans sa capacité à surmonter les épreuves qu’il a traversées.
• La question du Moyen-Orient – La francophonie est consciente de l’importance de progresser dans le processus de paix afin de trouver une solution à un conflit dont les conséquences sont dramatiques pour les peuples de la région. Dans un esprit de consensus, et souhaitant voir ses préoccupations prises en compte, le Liban a proposé de faire référence aux résolutions pertinentes des Nations unies sur le Moyen-Orient, ainsi qu’à l’initiative de paix arabe, appuyée par les chefs d’État et de gouvernement francophones dans la déclaration de Beyrouth en 2002, document qui prend en compte toutes les questions relatives au statut final des territoires occupés pour aboutir à une paix juste, globale et durable dans la région.
• Les adhésions – La délégation libanaise a exprimé sa satisfaction au sujet de la recommandation relative au changement du statut de l’Arménie, qui souhaite passer du statut d’État observateur à celui d’État associé, ainsi qu’aux demandes d’admission de la Lettonie et de la Thaïlande en qualité d’États observateurs. Pour les Libanais, ces adhésions permettront certainement d’enrichir la francophonie et contribueront à confirmer sa diversité.
• La crise financière – Ne pouvant ignorer la crise financière internationale que le monde traverse actuellement, le Liban s’est montré favorable à l’insertion d’un paragraphe à ce sujet dans la déclaration finale du sommet.
Au cours de son intervention devant les délégués, le ministre Tammam Salam a enfin réaffirmé le profond attachement du Liban à sa langue nationale et à son ancrage arabe, mais il a aussi insisté sur « la fierté du pays face à sa diversité culturelle et linguistique, qui lui permet de conserver sa place de pôle régional d’excellence dans le domaine de l’éducation, de l’enseignement et de la diffusion de la langue française ».


Le français et nous (édition Alef)


Tel est le titre évocateur de l’ouvrage que signera Victor Hachem vendredi 28 mars 2008,
à partir de 18h00, au centre sportif et culturel du Collège N-D de Jamhour.
Comme l’a souligné Michel Eddé dans la préface signée par lui, cet ouvrage est avant tout « une marque d’affection pour la France avec qui les Libanais partagent depuis des siècles les mêmes idéaux de justice, de liberté et de démocratie ». Très richement documenté, puisque l’auteur étaye son analyse de références littéraires, de faits historiques et sociaux qui remontent loin dans le temps, ce livre souligne l’impact de la langue de Molière – vecteur d’humanisme, de rigueur et d’esprit critique – sur la façon de penser des Libanais et, par là même, son rôle dans la défense des causes arabes et l’émancipation des peuples du Proche et du Moyen-Orient.
L’idée première avancée par l’auteur – qui constitue peut-être le thème central du livre – réside dans l’analyse des rapports entre l’Orient et l’Occident qui ont imposé l’influence du français. Hachem refuse le concept de choc des civilisations. Il privilégie le « dialogue ». Pour lui, une seule civilisation humaniste s’épanouit avec des facettes différentes selon l’espace et le temps. Les courants civilisateurs qui s’épanouissent un peu partout sont le fruit d’efforts continus de l’humanité prise dans son ensemble, afin de créer et gérer un patrimoine humain au service du monde entier.
Le français et nous de Victor Hachem fait partie de ces ouvrages que l’on lit et relit avec toujours le même plaisir, tant il foisonne de références littéraires et historiques, de détails inédits ou tombés dans l’oubli relatifs à des sujets aussi variés que l’apprentissage du français dans les années 40, l’École des lettres de Beyrouth, le Cénacle libanais, les voyageurs d’ Orient, le français dans le film, la chanson, le théâtre, ou dans la défense des intérêts arabes et libanais...


ENJEUX DE LA FRANCOPHONIE AU MOYEN-ORIENT, RÔLE ET PLACE DU LIBAN
par Olivier Garro, Directeur régional de l’Agence universitaire de la Francophonie, Bureau Moyen-Orient.
Depuis une trentaine d’années nous assistons à une ouverture sans précédent de l’espace international. Cette ouverture, que les médias dénomment très rapidement la mondialisation, prend son origine et ses orientations en occident. Ce mouvement, qui semble être à la fois irréversible et de plus en plus rapide, se développe aujourd’hui essentiellement selon deux directions, la première étant économique et la seconde scientifique et technique.

Au delà de l’ouverture au monde, visible de tous, ce mouvement sert surtout des intérêts occidentaux et particulièrement américains. S’il a contribué à l’augmentation de la richesse moyenne à la surface de la terre, il a aussi amplifié les disparités économiques et scientifiques entre pays et au sein même de tous les pays. Cette évolution a alors contribué puissamment à renforcer ou créer de nouvelles barrières, de nouvelles frontières, celles de la religion, de la culture ou du nationalisme. De fait, ce grand mouvement a conduit le monde à deux intégrismes opposés, celui culturel et religieux et celui de l’unicité et de la globalisation, dont les conséquences sont tout aussi graves en terme de terrorisme, de guerre ou de catastrophes humaines.

Dans ce contexte difficile la Francophonie moderne a, me semble-t-il, un rôle important à jouer.

Tout d’abord, en ce début de siècle, la francophonie correspond à une autre géographie, dont la première caractéristique est qu’elle est transversale à celle des cultures et des religions. Ainsi, par exemple autour de la Méditerranée, la francophonie relie sans état d’âme les mondes latins et arabes, chrétiens et musulmans. La francophonie se présente donc, en premier, comme un de ces nouveaux territoires où le débat et l’inter-compréhension peuvent être pratiqués.

En second, ce territoire est un lieu qui propose d’autres valeurs que celles liées aux strictes performances économiques ou scientifiques de la mondialisation. Ces autres valeurs sont bien entendu la solidarité, l’échange et le partage. Elles n’excluent pas, bien au contraire, les notions de développement, liées aux performances économiques ou scientifiques, comme en témoignent toutes les prestigieuses universités et les grandes entreprises issues des pays de la Francophonie. Cependant, si la priorité est mise sur le développement, il s’agit particulièrement d’un développement solidaire.

Dans la réalité, ceci se traduit par une articulation de la Francophonie institutionnelle à deux niveaux.

Le premier niveau constitue une action politique pilotée par le Sommet de la Francophonie et mise en œuvre par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)[i]. Cette dernière organisation agit à un niveau politique en faveur de la paix, de la démocratie et des droits de l’Homme, en concertation avec les 55 pays et gouvernements membres de la Francophonie. Ainsi lors de la guerre de l’été 2006 au Liban, la Francophonie s’est mobilisée pour soutenir le pays au travers de déclarations, d’interventions, d’aide et de dons. Ce sujet a d’ailleurs fait l’objet d’une déclaration spécifique lors du sommet de Buccarest[ii], qui s’est tenu peu après le conflit.

Le second niveau est un appui au développement solidaire, à travers les différents opérateurs de la Francophonie, comme par exemple l’AUF[iii] ou TV5[iv]. Deux exemples sont à mon avis très éclairants. Il s’agit d’un côté de l’AIMF[v], le réseau des maires francophones, réseau qui va relier des villes aussi différentes dans leur histoire et leur culture que Paris, Marrakech ou Tripoli, dans des actions d’entraide et d’échange. Ainsi actuellement au Liban deux projets sont en cours, portant sur le patrimoine urbain dans les villes de Tripoli et de Beyrouth. Le second exemple est celui de l’AUF, l’Agence Universitaire de la Francophonie qui, appuie de très nombreux projets de recherche et d’enseignement au Moyen-Orient, entre la Syrie, l’Egypte et le Liban, avec une ouverture sur le monde entier. Ainsi nous pouvons citer la formation en droit international entre les universités de Damas, du Liban et de Paris II qui est soutenue par l’AUF depuis plusieurs années.

Les différents exemples que nous avons cités concernent tous le Liban. C’est que, comme on le sait, la francophonie y est profondément enracinée. Contrairement à ce qui est souvent dit, le français n’y est absolument pas en recul. Au contraire, du fait de l’augmentation du taux de scolarisation (et de la scolarisation en langue française estimée à 65%[vi]), le nombre de jeunes parlant français croit sensiblement. Par ailleurs, du fait de l’histoire singulière du pays, beaucoup parlent également anglais et notamment une frange importante de la population (20%) maîtrise très correctement les trois langues (français, anglais et arabe).

Dès que l’on compare ce pays à ses voisins arabes, la francophonie apparaît alors comme une richesse et un atout. La région du Moyen-Orient est en effet une région où tous parlent, avec des variantes une même langue, l’arabe ce qui fait qu’aucune langue véhiculaire n’y est nécessaire, comme c’est le cas par exemple en Afrique subsaharienne. Par ailleurs, beaucoup, tout comme au Liban, maîtrisent parfaitement l’anglais qui est de fait la langue d’échange avec le monde extérieur et donc la langue d’intégration dans la mondialisation. Pourtant le français est demandé et attendu un peu partout, comme en témoigne l’ouverture de la Sorbonne et du Louvre à Abou Dhabi, ou même l’extension de l’AUF dans toute la région. Or, seuls les libanais maîtrisent parfaitement cette troisième langue et c’est pourquoi elle est devenue un atout en terme d’expatriation, en particulier dans le Golfe. Ceci s’est, par exemple, traduit par l’ouverture toute récente d’un second lycée francophone dans les Émirats, lycée qui affiche déjà complet et où les libanais sont inscrits en majorité[vii].

Mais si le Liban a besoin et est intéressé par la Francophonie, en premier à un niveau politique, ensuite à un niveau d’accompagnement de son développement et enfin, plus prosaïquement, comme atout dans la réussite professionnelle de sa diaspora, il ne faut pas non plus oublier que la Francophonie toute entière a aussi besoin du Liban.

Tout d’abord, comme nous le voyons dans l’actualité politique récente, le Liban est un terrain où se nouent les crises régionales et les affrontements des puissances internationales. Du fait de sa diversité, de la faiblesse de son État, tout y est alors possible. Aussi, si la Francophonie a un rôle important à jouer au Liban, elle a aussi beaucoup d’enseignements à tirer de la situation présente. On a souvent dit que le Liban était le laboratoire du monde de demain. Un laboratoire est un lieu dangereux. S’y produise parfois des explosions, mais il en sort aussi, bien souvent des inventions merveilleuses. Or le monde, en ces temps de terrorisme aveugle, de dérèglements climatiques et de perte des repères démocratiques a un grand besoin de merveilles.

Ensuite, la Francophonie doit répondre à la demande de plus de « français » qui émane de toute la région. Et seul, le Liban est capable d’aider la Francophonie dans cette réponse. Il le fait déjà en exportant largement ses compétences vers les pays du Golf ou en appuyant la mise en place de filières francophones, comme celle de droit à l’université de Damas ou encore en ouvrant des extensions, comme le fait l’USJ de Beyrouth à Abou Dhabi[viii]. Il le fait aussi en traduisant la littérature arabe en français ou à l’inverse en publiant en arabe les grands classiques francophones.

Pour conclure, je citerai ce qui me semble un très bon exemple de ces allers-retours positifs en Francophonie, ou l’entraide et le profit mutuel sont la règle. Il s’agit de l’ABUF, l’association des anciens boursiers de l’AUF[ix]. Cette émanation de la société civile est unique dans le paysage du Liban d’aujourd’hui. Composée de plus de trois cents personnes, toutes formées à haut niveau dans les universités les plus prestigieuses, issues de toutes les confessions et résolument francophones, cette association qui ne se mêle jamais de politique se réunit et œuvre afin d’aider au développement de son pays. Ainsi par exemple, elle organise des conférences et manifestations scientifiques et travaille sur un livre blanc de l’environnement au Liban.

Aussi, dans le cadre politique actuel, il me semble que c’est un très beau message, exemplaire et significatif, que celui qui est adressé par tous ces jeunes libanais, pour la formation desquels les pays francophones ont mobilisé des moyens conséquents, et qui aujourd’hui se mobilisent, pérennisant et prolongeant de fait l’action de la Francophonie.

[i] http://www.francophonie.org/

[ii] http://bucarest.francophonie.org/

[iii] http://www.auf.org

[iv] http://www.tv5.org

[v] http://www.aimf.asso.fr/

[vi] Atlas du Liban 2007, CNRS et IFPO

[vii] Il s’agit du Lycée Georges Pompidou à Dubaï ouvert en 2003 avec 60 élèves
et qui en compte désormais 1640 à la rentrée 2007

[viii] http://www.usj.edu.lb/actualites/news.php?id=257

[ix] http://www.lb.auf.org/abuf/


Le Liban entre deux langues

par Robert Solé pour Le Monde des Livres
Novembre 2007-
Etonnant Liban ! Ce pays aurait dû être mort et enterré depuis longtemps. Après une guerre civile de quinze ans, qui a fait plus de 150 000 victimes et mis son économie à genoux, après une occupation syrienne implacable et un conflit destructeur entre le Hezbollah et Israël, qui aurait parié une piastre sur le Liban ? Et, surtout, qui aurait imaginé que ce pays meurtri produirait autant de romans, de films et de pièces de théâtre de qualité ?

A l'heure où l'Unesco proclame Beyrouth "capitale mondiale du livre" pour l'année 2009, douze écrivains invités aux Belles Etrangères - six hommes et six femmes, appartenant à toutes les générations, confessions et sensibilités libanaises -, expriment la rage de vivre d'un peuple qui a eu l'impudence de tenter l'impossible et d'y réussir en grande partie, malgré mille tourments : permettre à des chrétiens et des musulmans de gouverner et de vivre ensemble.

Parmi les écrivains invités, huit écrivent en arabe et les quatre autres en français. Cela correspond assez bien à la production littéraire du Liban, qui est trilingue en réalité - mais les auteurs anglophones se comptent sur les doigts de la main. Le pays du Cèdre, dont la langue officielle est l'arabe, a rendu obligatoire l'enseignement d'une langue étrangère dès la maternelle. Si deux élèves sur trois choisissent le français, l'anglais gagne naturellement du terrain, puisque l'économie nationale est fondée sur les services et les affaires.

Un remarquable réseau d'écoles catholiques d'expression française, auquel s'ajoutent d'excellents établissements laïques, a formé des générations de dirigeants, d'intellectuels, d'artistes et de responsables libanais. Ce phénomène n'est pas le fruit d'une colonisation, comme en Afrique, et n'est même pas dû au mandat politique que la France a exercé sur le Liban de 1920 à 1945. L'affaire remonte au XVIe siècle, quand la France s'était posée en protectrice des chrétiens d'Orient, et que ceux-ci avaient commencé à voir en elle une référence culturelle. Avec quelle précision et quelle délectation, des maronites, des grecs catholiques ou des grecs orthodoxes ne s'expriment-ils pas dans la langue de Molière !

Aujourd'hui encore, la dimension confessionnelle a des incidences linguistiques. Des chrétiens sont suspects d'être inféodés à l'Occident pour avoir épousé la culture française avec passion, tandis que des musulmans, naturellement attachés à la langue du Coran et tournés vers le monde arabe, voient leur "libanité" suspectée...

Mais il serait absurde de réduire le bilinguisme à la religion. Des chrétiens libanais ont été aux premiers rangs de la renaissance intellectuelle du monde arabe (la Nahda), à la fin du XIXe siècle. Ces dernières années, la francophonie a reçu un nouvel élan grâce au retour d'émigrés chiites d'Afrique et aux nombreux étudiants libanais de toutes confessions disséminés dans les universités de France, de Belgique et du Canada. Comme le remarque l'anthropologue Sélim Abou (L'Identité culturelle, Hachette, 1995), "chrétiens et musulmans partagent plus qu'ils ne croient des modèles communs de comportement et de pensée ; les premiers sont plus arabisés et les seconds plus occidentalisés qu'ils ne le pensent".

Les ruraux, qu'ils soient musulmans, chrétiens ou druzes, ne parlent que le dialecte libanais, lequel est prolongé par l'arabe classique pour les plus instruits. Quant aux citadins, ils se partagent entre plusieurs vocables, selon leur appartenance sociale ou leurs traditions familiales, sans craindre le métissage : dans certains quartiers de Beyrouth, on s'exprime spontanément en "franbanais".

La littérature libanaise comptait quelques grands noms, comme Khalil Gibran, l'auteur du Prophète, ou le poète et dramaturge Georges Schéhadé. Se sont affirmés par la suite des auteurs installés en France et écrivant en français, comme Amin Maalouf, Prix Goncourt 1993, Salah Stétié ou Vénus Khoury-Ghata. Et, à Beyrouth, parmi les arabophones, Elias Khoury ou Hoda Barakat.

La guerre civile a donné un nouvel élan au roman libanais, en bousculant le tissu social, brisant les tabous et rompant avec des stéréotypes politiques ou une vision idyllique du "pays du lait et du miel". Comment ignorer ces années de folie, marquées par le comble de la violence ? Des écrivains refusent l'occultation de ce passé douloureux, même si, dans leurs oeuvres, la guerre proprement dite n'apparaît qu'en arrière-plan.

Les thématiques de la violence et de l'exil se retrouvent aussi bien dans les romans de langue arabe que dans ceux écrits en français. Mais la façon de les exprimer est différente. Les francophones ont plus de recul et le souci du lectorat occidental, alors que les arabophones, sensibles aux pesanteurs et aux interdits d'une société conservatrice, sont paradoxalement plus hardis pour parler de sexualité. Le Liban compte d'ailleurs deux lectorats différents, malgré des traductions dans un sens et dans l'autre, qui atténuent les différences stylistiques. C'est un fait : quelle que soit la communauté d'esprit, on n'écrit pas de la même manière en arabe et en français.


L’état de la francophonie au Liban
Thème d'une table-ronde du salon du livre de Paris 2006

Francophonie d’élite réservée la bourgeoisie, ou francophonie intrinsèquement ancrée dans l’identité culturelle libanaise ?

Au Salon du livre de Paris, une table ronde réunissant spécialistes de l’éducation et représentants de l’édition et des médias a tenté de faire le point sur l’état de la francophonie au Liban. Un constat : malgré une légère érosion, la francophonie se porte toujours bien au pays du Cèdre. « Une bonne santé » sans doute due à son statut particulier de langue seconde, c’est-à-dire ni langue nationale ni langue étrangère. « Un concept qui s’applique uniquement à la spécificité libanaise », a signalé Bahjat Rizk, essayiste et attaché culturel auprès de la délégation du Liban à l’Unesco, à Paris. Lequel a restitué cette notion de langue seconde dans son contexte historique. « Elle est partie des capitulations de François Ier en 1535 (accord passé avec le sultan ottoman par lequel le roi de France devient le protecteur officiel des chrétiens d’Orient), qui ont permis l’installation des missionnaires français dans le Levant. Arrivée au Liban par les missionnaires, la francophonie va s’y propager à travers l’enseignement et garder, des siècles plus tard, dans une grande partie, son aspect missionnaire (autant au niveau des missions religieuses que laïques). Le français est aujourd’hui pratiquement comme une langue maternelle, car il n’est pas le fruit d’une politique étatique. L’avantage de ce système, c’est qu’il permet à la francophonie de toujours se ressourcer directement à son origine, qui est la France. »

« Ni langue étrangère ni langue nationale »
Reprenant en développant les propos de son prédécesseur, Pascal Monin (politologue, professeur titulaire et directeur du Master information et communication de l’USJ) a retracé les différents statuts par lesquels est passée la langue française au Liban. Signalant qu’elle n’a été consacrée langue officielle aux côtés de l’arabe que durant la brève période du mandat, il a expliqué que cette langue seconde – qui s’est propagée grâce à la liberté octroyée par l’État libanais à l’enseignement privé – après avoir été l’apanage d’une certaine communauté s’est démocratisée et s’est ouverte à l’ensemble des populations. « Et cela en grande partie grâce à la politique culturelle de la France », a souligné Pascal Monin. Il n’en reste pas moins que la crise économique qui s’éternise et la disparité de l’enseignement entre écoles publiques et écoles privées sont les facteurs d’une baisse évidente du français. « Aujourd’hui, la connaissance et le niveau de français ne sont toujours pas homogènes. Entre l’excellence de certains établissements privés et le délabrement des écoles publiques, le fossé est grand. Malheureusement, avec la crise économique, les gens se tournent de plus en plus vers les écoles publiques.
Ce qui conduit à une certaine baisse générale du niveau. D’où l’urgence d’entreprendre une véritable démocratisation de l’enseignement, en renforçant notamment les écoles publiques afin que les privilèges de la langue française ne soient pas cantonnés aux classes aisées », a-t-il conclu.

Insistant sur la complexité de l’enseignement du français au Liban, Zahida Darwiche-Jabbour, professeur de littérature française à l’UL, a commencé par ramener la baisse du niveau du français au Liban dans le cadre, plus global, de dévalorisation des langues. « Les jeunes délaissent aujourd’hui les études de langues en général au profit des domaines technologiques et financiers. Cela dit, le niveau des étudiants en lettres françaises reste très bon. » Elle a néanmoins rappelé que « le niveau de la langue française dépend de variables économiques et sociales qui peuvent être, en ce sens, discriminatoires ».
Estimant pour sa part que « pour certains le français n’est pas une langue seconde, mais il n’est pas non plus une langue étrangère ». Étant un élément déterminant de l’identité libanaise, elle a affirmé qu’« il est pour nous, Libanais, un moyen formidable d’interéchanges ». Et qu’à ce titre, il faudrait le dynamiser en accentuant sa décentralisation, en augmentant sa propagation à travers des manifestations diverses (prix et cafés littéraires, etc.) dans toutes les régions.

Les propositions de Nayla de Freige
Tania Mehanna, directrice et cofondatrice de la maison d’édition francophone Tamyras, a assuré que la francophonie – du moins littéraire – se portait très bien au Liban. « Il y a énormément de gens qui écrivent au Liban. Nous recevons tous les mois des manuscrits de grande qualité. » Sauf que les éditeurs francophones du Liban sont confrontés à deux problèmes. Le premier étant une « diminution du lectorat liée à la situation économique d’une part et à la concurrence du large choix de livres en provenance de France d’autre part ». Le second problème réside dans « l’absence d’une structure de diffusion dans les pays francophones qui permette par exemple aux éditeurs libanais d’exporter vers le Maroc, la Tunisie, sans être obligés de passer par la France. D’autant que pour un éditeur libanais la distribution en France est quasi impossible », a témoigné Mehanna. « Pour que l’édition libanaise francophone survive, il faudrait développer ces deux pôles de diffusion », a-t-elle lancé, en guise de SOS adressé à la francophonie.
Abondant dans le même sens, Nayla de Freige, administrateur délégué de L’Orient-Le jour, PDG du Commerce du Levant et présidente de la section libanaise de l’Union internationale de la presse francophone, a également évoqué les contraintes financières dues notamment à la crise économique, auxquelles est confrontée la presse libanaise. Qu’elle soit d’expression française ou pas. Rappelant que « sur les dix quotidiens du pays, L’Orient-Le Jour occupe actuellement une très bonne place et devance de loin son concurrent anglais », Mme de Freige a exprimé cependant quelques inquiétudes sur l’avenir de la presse francophone libanaise. Des appréhensions engendrées par l’enregistrement d’« une légère érosion de la francophonie au Liban (des études statistiques parlent d’un recul d’environ 1 % par an dans les écoles) ». C’est pourquoi et dans le souci de faire face à l’envahissement progressif de l’anglais, en tant que langue des affaires dans la région, il est nécessaire, selon Nayla de Freige, d’envisager des actions concrètes. « Des mesures qui seraient prises dans la synergie entre les différents pays francophones. Et dans le cadre d’un réseau qui permettrait de communiquer en français de façon plus mondiale. » Il faudrait donc qu’au-delà des actions de soutien ponctuelles de l’Agence intergouvernementale de la francophonie « des structures et une chaîne entre les pays francophones puissent être créées.
Parce que nous sommes tous des francophones convaincus et que nous nous battons pour la pérennité de cette expression française ».


Correspondance de Zena Zalzal, envoyée spéciale de L'Orient Le Jour

La Libanaise Léna Sfeir classée 3e du
Festival international de scrabble, à Beyrouth


Pour la deuxième année consécutive, le Festival international de scrabble s’est déroulé au Liban, au « Portemilio »,
du jeudi 29 septembre au dimanche 2 octobre 2005.
L’événement, qui fait désormais partie du calendrier international de scrabble francophone établi par la Fédération internationale de scrabble, a vu la participation de plusieurs joueurs étrangers de haut niveau et d’une centaine de joueurs libanais, dont une importante proportion de femmes. Parmi les participants étrangers, trois joueurs de première série internationale (qui groupe les 250 meilleurs joueurs) de nationalité française, Joan Controu, Franck Delol et Guy Dessard, et un joueur de deuxième série internationale, Joël Dahoui. Une dizaine d’Aleppins étaient aussi au rendez-vous. Cinq parties individuelles et trois parties par paires ont ponctué le festival, étalé sur quatre jours. Parties au terme desquelles Joan Controu a remporté le tournoi individuel, devançant de peu son compatriote, Franck Delol. C’est une troisième place très honorable qu’a obtenue la première joueuse libanaise, Léna Sfeir, classée deuxième série internationale. Quant aux parties par paires, elles ont vu la victoire des trois joueurs français qui se sont associés aux joueuses libanaises. Franck Delol et Marlène Zakhia ont ainsi remporté la première place haut la main, avec 2 601 points, à seulement 12 points du top, alors que Guy Dessard et Léna Sfeir se sont classés seconds, avec 2 575 points. Joan Controu et Ghada Nasr ont dû se contenter de la troisième place, avec 2 536 points. Ce festival a été l’occasion pour L’Orient-Le Jour de rencontrer deux joueurs français de première série, lors de leur passage à Beyrouth, Franck Delol et Joan Controu. Deux passionnés de scrabble qui se sont déjà distingués par paires lors de tournois internationaux et qui vivent leur passion chacun à sa manière, tout en rêvant de gravir d’ici à quelques années les marches les plus hautes du podium. Deux grandes pointures bien connues des joueurs libanais pour leur assiduité, leur méthode, leur travail acharné, leur capacité de concentration et leur sang-froid. Travailler avec passion Il a 52 ans et joue au scrabble depuis 25 années sans interruption, après avoir débuté dans un club parisien. Classé en première série depuis 1982, Franck Delol a été consacré champion du monde francophone par paires en 1984 et champion de France par paires en 1985. Il est aujourd’hui 51e joueur international et 30e joueur français, et participe à près de 25 tournois par an, en France ou dans les pays francophones. « J’en profite pour découvrir du pays », raconte ce directeur d’entreprise, sportif et amateur de voyages. La passion de Franck Delol pour le scrabble l’accompagne pas à pas. Il s’y adonne dès qu’il a un moment libre, « et même durant les embouteillages ». Multipliant les exercices et les jeux de mots de la revue Scrabblerama , mais aussi les parties de scrabble sur ordinateur, étudiant carrément par cœur l’indispensable dictionnaire, ami inséparable des scrabbleurs, L’Officiel du scrabble, Franck Delol ne se lasse jamais et consacre deux heures par jour à sa passion. Joan Controu a fait ses premiers pas dans le monde du scrabble à l’âge de 13 ans, au club de son école. Autrement dit depuis 23 ans. Au fil des années et de club en club, la passion du jeune champion en herbe s’est confirmée. Il est aujourd’hui champion de France en titre par paires et a raté de peu le podium aux championnats du monde par paires à Neuchâtel où il a été classé 4e. Mais Joan Controu ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : « Mon partenaire et moi avons eu d’excellents résultats, mais nous sommes gourmands et envisageons d’aller encore plus loin. » C’est pourquoi il multiplie les parties rapides et les exercices ardus. « Plus c’est difficile, plus j’apprécie », dit-il. Mais il ne joue plus en club depuis quelques années et se contente de participer aux tournois. Car Joan Controu est également secrétaire de la Fédération française de scrabble. « C’est aussi ma profession », dit-il. Il est donc normal que durant ses moments de loisir il ait envie de consacrer du temps à autre chose. La participation de joueurs de haut niveau, comme Franck Delol, Joan Controu et les autres, est un coup de punch à la Fédération libanaise de scrabble, présidée par Raymonde Ayoub. Une fédération qui, avec ses 250 joueurs réguliers et ses 17 clubs, tente aujourd’hui, et par tous les moyens, de se tailler une place de choix dans le monde du scrabble international, même si les joueurs « juniors » manquent encore à l’appel. Elle espère surtout que la Fédération internationale de scrabble acceptera la candidature de Beyrouth pour recevoir les championnats du monde en 2008. Une candidature qui ne serait que plus méritée, notamment après la déconfiture causée par l’épisode des championnats du monde de 2001 qui n’ont pu se dérouler à Beyrouth, comme initialement prévu, vu la précarité de la situation.

Anne-Marie EL-HAGE


2004: Le Lycée Franco-libanais de Habbouche et l’école des Sœurs Antonines se partagent les élèves francophones du caza de Nabatiyeh

La langue de Molière, un gage d’avenir pour les enfants du Liban-Sud

un reportage de Scarlett HADDAD de L'Orient-le Jour.

Nabatyieh, été 2004- « J’apprends aujourd’hui le français et je voudrais, quand je serais grande, l’enseigner aux enfants de la région. » Zeina a une dizaine d’années et elle rougit sous le voile qui lui encadre strictement le visage. D’abord très impressionnée, voire effrayée, d’être convoquée chez Mme la proviseur, elle ne se détend un peu que pour parler de ses études et du français, cette langue qu’elle adore, même si elle n’a pas l’occasion de la pratiquer à la maison. Zeina habite Habbouche et elle est l’une des 805 élèves du Lycée français ouvert il y a sept ans dans le village. Entre le Lycée et l’école des Sœurs antonines à Nabatyieh, ils sont plus de 3500 élèves à faire leurs études en français dans le caza, car, pour eux et pour leurs parents, c’est plus qu’une langue, une véritable somme de valeurs et un passeport pour un avenir meilleur. La tempête des élections municipales s’est apaisée et le caza de Nabatiyeh a repris son train-train quotidien. Le paysage vallonné est doux et verdoyant comme une aquarelle. À dix jours des vacances scolaires d’été, l’ambiance est plutôt à la nostalgie. Les élèves des deux grandes écoles francophones du caza, celle des Sœurs antonines – qui a fêté l’an dernier son jubilé d’or – et le Lycée franco-libanais, ouvert en 1997, sont tristes de ne plus avoir de classe, tant ils aiment l’atmosphère scolaire et ce qu’ils apprennent. C’est d’ailleurs étonnant de voir qu’au cœur du Sud profond, des enfants de quatre à dix-sept ans ne voient leur avenir qu’en français. L’école des Sœurs, dans le prolongement du quartier chrétien de Nabatiyeh – qui, soit dit en passant se réduit comme une peau de chagrin –, abrite 2350 élèves, alors que le Lycée, lui, en compte 805. Les élèves appartiennent dans leur grande majorité à la confession chiite et, si certains d’entre eux ont des parents francophones expatriés en Afrique, la plupart viennent de familles totalement arabophones. Les deux écoles, celle des Sœurs préparant au bac libanais, alors que le Lycée donne une formation de bac français, pensent d’ailleurs que le nombre des élèves doit augmenter, tant les demandes sont nombreuses, même si la sélection reste stricte.
Des familles prêtes à tout pour le français
Dans le caza, même si nul n’utilise le français dans la vie courante, tout le monde considère cette langue comme un nouvel horizon et le passeport pour un avenir meilleur. C’est d’ailleurs touchant de voir que, malgré l’ouverture récente de l’école du Hezbollah et l’existence de plusieurs écoles relevant du mouvement Amal, sans parler des écoles publiques, les familles appartenant à la classe moyenne tiennent à inscrire leurs enfants dans les écoles francophones. Même si les scolarités y sont plus chères, ces familles sont prêtes à tout pour donner un bagage francophone à leurs enfants. Certaines préfèrent la tradition et les règles strictes de l’école des Sœurs, qui est en quelque sorte un gage de moralité, alors que d’autres sont séduites par la laïcité affichée et le bâtiment neuf, qui ressemble à un véritable campus, du Lycée. Même si elles ont des parcours et des identités différentes, les deux écoles se partagent l’univers scolaire francophone du caza. Pour l’école des Sœurs, qui aujourd’hui, semble un élément important du paysage de Nabatiyeh, tout n’a pourtant pas toujours été rose. La mère supérieure, sœur Jérôme, une petite femme alerte au sourire bienveillant, a vécu des moments très durs dans son école, pendant les années de guerre. Même si elle n’aime pas trop les évoquer, elle a toujours une pensée émue pour le président de la Chambre, Nabih Berry, qui s’est tenu aux côtés de l’école pendant les épreuves. Bien qu’originaire de Majdel Méouch, sœur Jérôme a été en poste à l’école de Nabatiyeh de 1986 à 1993, avant de revenir en tant que directrice en 1998. En feuilletant les albums aux photos jaunies et parfois écornées, elle égrène quelques souvenirs. « Lorsque la congrégation a décidé d’ouvrir une école à Nabatiyeh, le quartier chrétien était bien plus important que les quelques maisons que vous voyez maintenant. Il y avait une telle demande qu’il semblait nécessaire d’ouvrir une telle mission. Nous avons commencé dans des maisons louées, avant d’acheter le terrain et d’entreprendre la construction des bâtiments. En 1953, nous avions 250 élèves et nous étions la première école mixte du quartier. Nous faisions même office de garderie et de pensionnat. Les parents déposaient leurs nouveau-nés chez nous, avant de s’envoler vers l’Afrique. » Sœur Jérôme regarde ainsi avec émotion la photo en noir et blanc d’un couffin dans l’un des salons de l’école. « Il vient nous voir de temps en temps.
Il est devenu un notable de la région » , dit-elle, attendrie.
L’école des Sœurs, un refuge et un phare
Il est même arrivé qu’un bébé soit déposé devant la porte de l’école. Les sœurs n’ont jamais su par qui, mais elles ont pris en charge la petite fille, l’ont appelée Salam et l’ont gardée pendant des années, avant qu’elle ne soit adoptée par une famille. « Cette école est un recours pour tous les habitants de la région. Pendant les années noires, tous ceux qui avaient un disparu venaient chez nous pour qu’on les aide à le retrouver. Tous ceux aussi qui fuyaient les bombardements, ou dont les maisons avaient été endommagées, se sont réfugiés un temps chez nous. L’école était plus qu’un bâtiment pour les enfants, elle était devenue un phare et un refuge. » C’est sans doute ce rôle que certains n’ont pas supporté. En avril 1987, à la veille de la fête de Pâques, des extrémistes occupent l’école et les miliciens d’Amal se postent en face d’eux, pour tenter de les déloger. Les sœurs se sont réfugiées chez les instituteurs habitant la région et, finalement, les extrémistes sont partis, et l’école a pu rouvrir ses portes, pour redevenir un symbole de culture et de convivialité. Avec une écrasante majorité d’élèves musulmans, l’école ne donne pas d’instruction religieuse et l’église ne sert qu’aux sœurs elles-mêmes. Mais cela ne signifie nullement qu’elles doivent cacher les signes de leur appartenance religieuse. Concrétisant à merveille la ligne adoptée par le pape Jean-Paul II, qui a toujours insisté sur la présence chrétienne dans les lieux mixtes, les sœurs sont convaincues de la nécessité de garder leur école ouverte. Aujourd’hui, la vague extrémiste a d’ailleurs quitté le Liban, et les notables de la région considèrent les sœurs comme un bien précieux, qu’il faut protéger et honorer. Ils viennent d’ailleurs présenter leurs vœux à toutes les fêtes chrétiennes et les sœurs entretiennent des rapports très cordiaux avec les différentes formations présentes dans la région, à leur tête Amal et son chef, qui, d’ailleurs, lors de la cérémonie du cinquantième anniversaire de l’école, leur a rendu un vibrant hommage pour « veiller sur des générations de jeunes de Nabatiyeh et de ses environs ». Au fil des années, l’école n’a cessé de s’agrandir, avec de nouveaux bâtiments. Un notamment pour la garderie, voire la pouponnière, de nouvelles cours et des terrains de jeux. En plus des études, l’école peut ainsi organiser des activités de loisirs pour les élèves, toujours dans un esprit éducatif. Ce qui ne peut qu’augmenter l’attachement des élèves à leur institution scolaire. Quel que soit leur âge, ils portent tous l’uniforme scolaire et se lèvent respectueusement à l’entrée de sœur Jérôme. On se croirait presque dans une école religieuse du début du siècle dernier. Les couloirs, les classes et même les toilettes sont d’une propreté irréprochable, les sœurs étant très strictes sur les questions d’hygiène, et sur la discipline, apparemment sévère, mais sans contrainte, ni atmosphère de peur. À l’école des Sœurs, on ne cherche pas à terroriser l’enfant, mais à lui inculquer les principes de respect de l’autre, de l’autorité en général, ainsi que la tolérance.

Moralité, excellence académique et valeurs
Dans la cour de récréation, les adolescents ressemblent à ceux des autres écoles, où l’uniforme est de rigueur sans être toutefois très strict. Certaines filles sont voilées, d’autres pas, mais il n’y a aucun excès apparent, ni dans un sens ni dans l’autre. Même pendant les années de guerre, la mixité n’a jamais été remise en question. Au contraire, selon sœur Jérôme, les parents y tiennent beaucoup, tout comme ils comptent sur la formation parascolaire donnée aux élèves. Apparemment, les parents musulmans souhaitent inscrire leurs enfants dans cette école chrétienne. « Chez nous, ils savent que leurs enfants sont pris en charge. Nous laissons aux familles le soin d’apprendre la religion, mais nous donnons aux enfants un mode de vie et des valeurs qui devraient les accompagner tout au long de leur vie » , précise sœur Jérôme. Le slogan de l’école : « Moralité, excellence académique et valeurs ». De quoi séduire les habitants du caza de Nabatiyeh, qui continuent à inscrire leurs enfants dans cette école. Et, si parfois, les moyens font défaut, les sœurs ont un système d’aide qui touche essentiellement les familles nombreuses. Selon sœur Jérôme, l’école a connu son apogée après les années de guerre, avec 3300 élèves. C’est comme si tous les habitants du coin souhaitaient inscrire leurs enfants dans une école francophone. « Le français pour eux, c’est plus que la part du rêve, c’est l’avenir qui s’ouvre » , précise la supérieure. Une sorte de promotion sociale pour les familles qui misent tout sur l’éducation de leurs enfants, car, dans le caza de Nabatiyeh, la société est encore conservatrice et tient à garder ses valeurs. C’est pourquoi l’éducation des enfants reste une priorité. Il faut ajouter à cela le retour au Sud, dès 2000, de nombreux émigrés en Afrique, souvent francophones et désireux que leurs enfants fassent leurs études dans la langue de Molière. Mais s’ils ont la nationalité française, les parents envoient leurs enfants au Lycée. C’est ce qui a fait perdre à l’école des Sœurs une partie de ses élèves, au profit de l’établissement ouvert par la Mission laïque française.
L’ouverture du Lycée, une volonté politique de la France

C’est d’ailleurs à cause de la demande que cette Mission a décidé d’ouvrir un Lycée dans le coin. C’était bien sûr une décision politique de la part de la France, d’autant que le Lycée a ouvert ses portes en 1997, à Habbouche, sur le flanc d’une montagne qui faisait face aux positions israéliennes. Le site est d’ailleurs assez impressionnant. Même aujourd’hui, quatre ans après la libération et, alors que le calme règne, cet ensemble de bâtiments isolés et bien exposé a quelque chose d’angoissant. Mme la proviseur, Noëlle Delhomme (photo ci-dessus), rit des appréhensions des visiteurs. Énergique, déterminée, c’est elle qui a choisi d’être nommée dans ce Lycée, et elle n’a qu’une envie: renouveler son mandat lorsqu’il viendra à terme. « C’est très intéressant d’être là, dit-elle. Nous avons 805 élèves et, depuis 1997, nous n’avons pas eu le moindre incident. Au contraire, la population est très attachée à cet établissement. Cette année, nous aurons notre première promotion : 13 élèves qui, je l’espère, auront de bons résultats au bac. Car, ici, nous préparons les étudiants au bac français.» Selon elle, ce n’est nullement un handicap. Au contraire, les parents soucieux de donner toutes les chances de réussite à leurs enfants, préfèrent qu’ils passent le bac français parce qu’il leur ouvre les portes des universités françaises. Selon Mme Delhomme, les enfants des francophones d’Afrique sont minoritaires au Lycée, la grande majorité des élèves ayant des parents arabophones ou parlant un peu le français. Mais ici, tout le monde semble attaché à cette langue. Les élèves viennent de tous les villages de la région et même de Saïda et de Tyr, mais la plupart d’entre eux sont de Nabatiyeh. L’ouverture de ce Lycée en 1997 a été d’ailleurs un événement pour la région et les habitants ont bien compris l’enjeu politique que cela représentait pour la France, qui a d’ailleurs procédé à un montage politico-diplomatique pour que cet établissement soit à la fois rattaché aux Affaires étrangères et à la Mission laïque française.
Moins machos qu’au Texas!
Mais l’ouverture de ce Lycée a, aussi, surtout, une dimension socio-éducative. Les parents sont autant séduits par la laïcité de l’école que par le fait qu’elle est sous le contrôle direct de la France. Pour eux, c’est comme un label de qualité et de garantie pour l’avenir. Le respect que les habitants de la région portent à la langue française et aux francophones a quelque chose d’émouvant. Mme Delhomme ne serait pas la dernière à le dire. De par sa fonction, elle est souvent appelée à participer à des réunions ou doit répondre à des invitations à déjeuner, où la plupart des convives sont des hommes. Elle confie : « Le plus souvent c’est moi qui suis la plus embarrassée. » Mais cette femme, pleine d’humour, a l’expérience des milieux machistes puisqu’elle a été en poste au Texas pendant des années. « Et, croyez-moi, là bas, c’est autre chose. Les hommes sont vraiment machos. La situation, ici, n’a rien à voir. » Mme Delhomme est pleine de respect pour les traditions de la région, mais le Lycée étant une école laïque, il n’y a aucune pratique religieuse sous son toit. Pourtant, les élèves filles peuvent venir voilées ou non, la direction n’intervient pas dans ce domaine, exigeant simplement des tenues vestimentaires décentes. Entre eux, les élèves parlent de tout, des élections municipales de la religion, de politique en général, mais le ton reste dans les limites de la politesse. Les professeurs évitent les thèmes qui pourraient provoquer des controverses, mais cherchent essentiellement à apprendre à leurs élèves que tous les choix sont respectables du moment qu’ils sont le fruit d’une conviction et qu’il est nécessaire de s’accepter les uns les autres. C’est en quelque sorte un apprentissage au système démocratique. Parents et élèves, tout le monde semble satisfait de la formation donnée au Lycée. Le seul problème rencontré par la direction est le refus des parents de laisser redoubler leur enfant. « Pour eux, c’est une honte et ils refusent totalement que leurs enfants redoublent, quitte à les changer d’établissement » , déclare Mme Delhomme, qui reconnaît que les élèves du Lycée appartiennent à une certaine classe sociale, les parents étant généralement des médecins, des pharmaciens, des avocats, bref des membres de professions libérales. « Ici, la cellule familiale est très solide, précise la proviseur. Et les parents sont très concernés par l’éducation de leurs enfants. Ils viennent à toutes les réunions, participent activement et sont toujours très respectueux. » Ils sont surtout très fiers de voir leurs enfants s’exprimer en français, comme si à travers leurs enfants ils réalisaient un rêve ou leur assuraient une sorte de promotion sociale. Pourtant, la plupart des élèves interrogés affirment qu’ils ne parlent pas le français à la maison et ils doivent se débrouiller tout seuls pour leurs devoirs ou alors avec l’aide de leçons particulières. Mais il ne viendrait à l’esprit d’aucun d’eux de négliger le cours de français. Cette langue, c’est sacré. Mais ce n’est pas seulement cela qui séduit les élèves du lycée. Rim, inscrite au Lycée depuis la septième, est très attachée à son école. « Elle m’a aidée à renforcer ma personnalité. Au fil des années, je me suis découverte moi-même. Je rêve d’aller en France, de poursuivre mes études universitaires là-bas, mais je reviendrai travailler ici, pour appliquer tout ce que j’ai appris. Je suis musulmane mais je ne me sens pas différente des chrétiens. Au Lycée, on apprend la tolérance, l’ouverture, le dialogue. Tout cela, c’est un peu comme si on était en France, tout en rentrant le soir à la maison retrouver nos traditions. » Rim et ses compagnons s’intéressent à la politique et ont beaucoup parlé des élections municipales, mais dans la cour de récréation et sans jamais hausser le ton. La seule discussion animée se déroule régulièrement avec le seul élève communiste de l’école. Les autres élèves ne peuvent pas comprendre qu’il ne croit pas en Dieu, et lui se lance dans des explications qui soulèvent des polémiques. Mme la proviseur observe la cour de son bureau. Elle aime voir ses élèves discuter entre eux. Parfois, elle fait elle-même sa petite tournée et l’atmosphère est toujours amicale et courtoise. Dans la cafétéria, au labo ou dans les classes ensoleillées, c’est un nouveau Sud qui se dessine, résolument francophone, mais attaché à ses traditions. Un mélange qui annonce un avenir optimiste, où les jeunes veulent prendre le meilleur des deux cultures, des deux mondes, pour édifier un pays à l’atmosphère plus respirable.


QUELLE PLACE POUR LE FRANCAIS au LIBAN dans le 3ème MILLENAIRE?

L'essentiel à Savoir

En raison de l’histoire du Liban, le français et l’anglais, en plus de l’arabe classique, demeurent des langues relativement pratiquées comme langues secondes. Étant donné que les Libanais ont toujours été de grands commerçants, la connaissances des langues étrangères est une pratique courante. En effet, presque tous les Libanais parlent l’arabe classique, 45 % le français et 40 % l’anglais. En général, le français est répandu dans les familles chrétiennes et dans les couches aisées musulmanes; la majorité des musulmans ont tendance à être plutôt anglophiles. Des études effectuées en 2000-2001 par la Commission des affaires culturelles du gouvernement français démontrent que les vrais bilingues arabe-français représenteraient 28,5 % de la population, alors que les bilingues arabe-anglais seraient 14 %. Par ailleurs, 73 % des bilingues arabe-français connaîtraient également l’anglais. Il s’agirait d’un trilinguisme presque diglossique où l’arabe serait utilisé à la fois comme langue maternelle et comme langue vernaculaire, le français servant essentiellement comme langue de culture et l’anglais comme langue fonctionnelle pour les communications avec l’extérieur.

Source
: site sur l'aménagement linguistique dans le monde, Université Laval Québec


1. Le miracle de la langue française
Par le Professeur Pascal Monin*

" Ma patrie, c'est la langue française ", disait Semprun. C'est donc en langue française que de nombreux écrivains, poètes, penseurs ou artistes ont pu concevoir leur rôle de créateur et de médiateur. C'est " le fruité " de cette langue qui la distingue des autres. " Un fruité profond et simple, un diamant brillant de toutes ses facettes... c'est le miracle de la langue française ", selon Salah Stétié. Et c'est grâce à cette langue que nous avons vu naître, se développer et s'épanouir la communauté francophone, autour de valeurs universelles de fraternité, de solidarité, de partage, de pluralité, de démocratie et de paix.
Le Liban représente ainsi à lui seul cette admirable synthèse culturelle, cette terre de brassage et d'interaction. Toute l'histoire de ce pays au confluent des civilisations est placée sous le signe du dialogue des cultures. Propagateur de l'alphabet phénicien et centre de l'édition du monde arabe, le pays du Cèdre a porté à l'Occident la sensibilité et la spiritualité orientales et a transmis à l'Orient arabe les hautes valeurs de la civilisation occidentale.
Ce rôle de médiateur, le Liban l'assume toujours grâce à son pluriculturalisme, son ouverture aux autres civilisations, son multilinguisme, son économie libérale et sa liberté d'expression, malgré les tentatives d'y porter atteinte. Quel formidable exemple de tolérance et d'ouverture face aux idéologies qui s'estompent, aux intégrismes qui guettent et à la vision simpliste d'un monde unilatéral. La francophonie dans ce pays n'est pas née à la faveur d'une quelconque période coloniale ou du Mandat. Elle est le fruit d'une longue tradition d'échanges entre les deux bords de la Méditerranée.

La langue française s'appuie sur un vaste réseau d'enseignement francophone dont l'implantation remonte loin dans l'histoire. Aujourd'hui, le français demeure la première langue étrangère en usage au Liban, malgré de nombreuses difficultés. Selon une récente enquête que j'ai menée avec l'institut Ipsos, 45 % de la population libanaise est francophone. Les anglophones représentent près de 30 % de la population. On assiste à un début de rééquilibrage entre les principales communautés libanaises en ce qui concerne l'apprentissage du français. Le Liban regroupe l'un des plus vastes réseaux d'institutions d'enseignement francophone au monde. Cependant, le gouvernement libanais devra de toute urgence mettre un terme à la prolifération quasi anarchique des institutions universitaires.

Quant à la presse en langues étrangères, elle constitue une donnée permanente qui atteste de sa diversité culturelle. La presse francophone a su garder au Liban un grand nombre de lecteurs fidèles et son audience enregistre une progression constante : de 19,5 % en 1996 à 26,5 % en 2000. Mais le français est sérieusement affaibli au niveau de la télévision, radio et cinéma, médias de masse par excellence, et au niveau de la communication publicitaire. La langue française, selon mes recherches, n'est ainsi présente que dans 8 % du temps d'antenne. Pourtant, il semble qu'une grande partie des Libanais soit demandeur de programmes en langue française. Une étude récente que j'ai menée a montré que dans 75 % des cas, la chaîne Euronews est proposée par les centres de distributions collectifs en langue française. Ainsi, le véritable danger que rencontre le français au Liban, comme partout dans le monde, réside dans le peu de place qui lui est laissé dans le cadre de la globalisation des nouvelles technologies de la communication. Dans ces conditions, quelles pourraient être les perspectives possibles pour la francophonie libanaise ? En soutien à la francophonie classique, d'autres vecteurs se sont développés, d'autres chemins sont empruntés pour favoriser l'essor de la culture française au Liban. En voici quelques-uns :
- La médecine, son enseignement et sa pratique par la mixité qui les nourrit, dans l'espace et le temps, fournit le terreau d'un échange pragmatique et productif.
- La reconstruction des infrastructures, axes routiers, téléphones, distribution d'eau et d'électricité, la création de réseaux d'assainissement, l'amélioration des communications sont aussi des domaines où le génie français peut exercer son talent et par là démontrer la validité de la culture qui alimente sa technique.

- Paris et Beyrouth apparaissent comme deux foyers d'une diaspora qui se matérialise principalement depuis un siècle, voire plus en Afrique francophone, et depuis peu, dans des pays anglo-saxons : États-Unis, Australie et Canada, et où la culture française des émigrés libanais leur confère un avantage professionnel et leur permet d'acquérir une position enviée d'intermédiaire et de médiateur enrichis par leur dextérité à agir dans un contexte de brassage culturel. À côté de ses capacités descriptives, la langue française est aussi une langue d'action, de construction et d'aspiration au progrès humain. C'est la langue de la création, de l'esprit, du dialogue, de la paix et de la tolérance. La culture francophone est un rempart contre les excès de la mondialisation, cette nouvelle forme d'hégémonie. Elle est la garantie de la rendre plus humaine et accessible. Chaque francophone libanais est, peu ou prou, la pointe d'un triangle dont les sommets de la base sont la France et le Liban, où qu'il soit. Cette appartenance culturelle, cette francophonie muette n'est pas rampante, elle est l'armature invisible la plus solide sur laquelle se déploient les autres aspects de la présence culturelle française. Je ne pense pas que la meilleure voie pour la francophonie libanaise soit de se contempler à l'ombre des critères français, voire parisiens, mais bien au contraire, ancrée dans sa robuste réalité et la nourrissant plus de ses actes que de sa nostalgie, de créer un nouveau foyer de diffusion en faisant proliférer la langue et la culture française au Moyen-Orient, voire au-delà.

Pour N. Tuéni : " À l'égal de l'arabe, le français nous est langue "naturelle"; l'adopter librement ne veut nullement dire rejeter notre identité libanaise, moyen-orientale et arabe, mais bien au contraire, la consacrer, la magnifier, la rendre plus agissante, en lui offrant vers d'autres mondes, vers tous ceux que lie l'amour des mêmes mots, le moyen de se faire connaître, de prendre et de donner, but profond de toute culture... ". Ainsi, au Liban, la langue française est acceptée et respectée car elle met en valeur la langue arabe dans une sorte d'équilibre et de coexistence qui prennent le pas sur le phénomène de concurrence. Cette imbrication de la francophonie et de l'arabophonie telle qu'elle est vécue au Liban, au niveau de la pratique linguistique et de la créativité culturelle, cette " arabofrancophonie ", ce " miracle de la langue française ", devraient conférer à ce pays un rôle de promoteur de cette synthèse culturelle.
Le Liban pourrait alors redevenir le pivot de ce dialogue des cultures et essaimer à Damas, Amman, Le Caire ou ailleurs, et refaire de ce pays une terre de rayonnement francophone par excellence.

* Professeur à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth, membre du Comité scientifique du réseau d'Observation du français et des langues nationales dans le monde de l'AUF.


2. Article Repère de Fin 1997

Le français en quête d'un nouveau souffle au Liban par Jacques LHUILLERY BEYROUTH,
17 déc (AFP)

- Le français, longtemps considéré comme "la langue des chrétiens", cherche un nouveau souffle au Liban en visant les musulmans, notamment les chiites. Alors que depuis quelques années de nombreux Libanais chiites rentrent d'Afrique francophone, la Mission Laïque Française a ouvert fin novembre un lycée français au sud du pays, près de Nabatiyé, une région majoritairement chiite où résonne régulièrement le bruit des bombardements israéliens. "Il faut se féliciter de l'évolution des dernières années: le français n'est plus l'apanage des chrétiens et il a cessé de constituer un critère d'appartenance, sinon d'identité", estime Issa Goraïeb, rédacteur en chef du quotidien francophone l'Orient le Jour.

Le français ne semble pas menacé au Liban, pays qui accueillera en 2001 le 9ème Sommet de la Francophonie, mais les services diplomatiques français sont conscients d'une concurrence croissante. La demande pour l'anglais est en très forte progression dans les écoles publiques à travers le pays, particulièrement dans les établissements de la banlieue chiite sud de Beyrouth. De plus, la chaîne C33, seule télévision francophone du pays, a disparu il y a deux ans, tandis qu'au cinéma les films français se font rarissimes et qu'Hollywood règne en maître absolu. "Il est grand temps de se souvenir que le Liban est le dernier bastion de la francophonie dans cette partie du monde dominée par la langue arabe et où l'anglais s'impose un peu partout", juge M. Goraïeb. Lors du récent Sommet de la Francophonie de Hanoï, le Premier ministre libanais Rafic Hariri, un musulman sunnite, a insisté sur le fait que le Liban demeurait la "pierre angulaire de la francophonie au Moyen Orient". "A l'heure d'Internet, la francophonie doit être moins politique et plus pratique.

La France doit faire de grands efforts, sinon je crains une perte d'influence", estime cependant Tammam Salam, président de l'institution socio-éducative sunnite des Makassed, qui gère une cinquantaine d'écoles.Environ la moitié des 20.000 élèves des écoles des Makassed sont scolarisés en français mais, dit-il à l'AFP, "il y a une demande de plus en plus forte pour l'anglais". "L'anglais a marqué des points ces dernières années mais il n'y a rien d'inquiétant: il ne faut pas combattre sa propagation mais l'accompagner en favorisant le multilinguisme, domaine dans lequel les Libanais excellent", souligne Issa Goraïeb. "Au centre culturel français, sur les 5.000 libanais qui étudient le français chaque année, 60 à 70% sont des musulmans, en grande majorité des chiites", indique le conseiller culturel français Jean-François Desmazières. En outre, précise-t-il, "sur 10 à 11.000 élèves qui sont inscrits pour le bac libanais chaque année, environ 1.600 passent et obtiennent le bac français". Les diplômes de fin d'études secondaires anglais ou américain ne sont pas reconnus par les institutions universitaires libanaises, mais le baccalauréat français l'est. M. Desmazières rappelle que depuis cinq ans Beyrouth accueille un salon du livre francophone qui attire chaque année des dizaines de milliers de visiteurs.

Mais pour Alexandre Najjar, jeune avocat maronite et écrivain, le français, "option culturelle, a un retard considérable du point de vue de la technologie des autoroutes de l'information". "Si ces défis ne sont pas relevés, nous aurons, au Liban, perdu la bataille, notamment dans les écoles", assure-t-il.
Véritable institution de la francophonie militante, l'ancien président de la République Charles Hélou croit fermement à la pérennité du français au Liban. "Je ne crois pas à une anglophilie aiguë et le Liban sans le français serait un pays à langue unique. Plus qu'un combat, la francophonie est un état", commente-t-il."

 

 



2. Le POINT en 2001/2002

Le Liban est toujours considéré comme l'ilôt le plus vivant de la Francophonie au Moyen-Orient même si le Francais est souvent jugé sur la défensive, en particulier face à l'Anglais.Néammoins,certains chiffres bien réels démontrent la réalité de sa présence dans le pays et la détermination de bon nombre de Libanais à perpétuer son ancrage historique dans leur culture.

-69% des jeunes Libanais scolarisés auront recu en l'an 2000, au moins partiellement, un enseignement en Francais contre 31% en Anglais,en dehors de l'Arabe bien entendu.

-30%, c'est la part, en valeur, que représentent les médias considérés comme francophones, en termes de recettes publicitaires pour l'ensemble de ce marché.

-Selon un sondage Ipsos réalisé en l'an 2000, le Francais a constamment progressé comme langue de lecture passant de 19,4% en Septembre 1996 à 21,5% en Mars 1998 et 26,3% en Janvier 2000 chez les adultes de 15 ans et plus. (Arabe:82,5%;Anglais:12,5%).Si l'on prend en compte les moins de 15 ans, il est passé de 41,5% à 46% comparé aux 21,6% pour l'Anglais.

La plupart de ces chiffres proviennent d'une étude menée courant 2001 par l'institut IPSOS-Liban pour le compte d'un centre de recherches spécialisé de l'USJ sous la direction de Mr Pascal Monin.


La vitalité de la pratique du Francais par la lecture est parfaitement illustrée par la place qu'occupe le Liban en tant qu'importateur de presse et de de livres en Francais puisque jusqu'en 1998, il occupait la 4ème place juste derrière la Belgique, la Suisse et le Canada, pays classés comme officellement francophones.Même si 1999 et 2000 ont montré un tassement (7 ème place seulement), il semble s'agir d'un phénomène purement conjoncturel et la densité du tissu éducatif francophone au Liban n'est sûrement pas étrangère à ce rang étonnant si l'on tient compte de taille du pays.La présence bien établie de plusieurs réseaux de libraires spécialisés étaye cet état de fait et démontre dans les faits la réalité économique de cette assise culturelle francophone.

Bien sûr, la place du Francais comme langue seconde, la perception de la part qu'il occupe dans l'espace lorsqu'on se déplace sont assez variables suivant les lieux, l'appartenance communautaire,les sujets de discussions et même tout simplement les circonstances de la vie quotidienne.Pour les passionés du sujet que vous êtes certainement, il est sans aucun doute très utile de se réfèrer à un ouvrage co-édité en 1996 par les Edtions Francophones, FMA et l'USJ, intitulé "l'anatomie de la Francophonie Libanaise"(Abou/Haddad/Kasparian) ou l'on apprend sur la foi d'une enquête de terrain menée avec une méthodologie méticuleuse, qu'outre les nombreuses subtilités que recelle l'usage des langues au Liban:

-Près de 20% des Libanais ont une pratique habituelle du Francais avec une bonne maitrise de la langue;

-Environ 20% la pratique de manière occasionnelle avec une qualité de locution moyenne;

-Enfin 13% n'ont conservé que des rudiments de type scolaire,faute de pratique, ne leur permettant pas vraiment le suivi d 'une véritable conversation;

Si l'on estime la population Libanaise du Liban autour de 3,2 millions sur une population totale d'environ 4,2 millions, l'évaluation la plus optimiste donnerait environ 1.700.000 locuteurs potentiels dans le pays, mais si l'on veut demeurer objectif et réaliste en prenant en compte un niveau de maitrise acceptable, Libanvision ramènera cette estimation à 1.300.000 locuteurs sur le territoire Libanais d'après la synthèse assez convergente des différentes données chiffrées jusqu'à présent disponibles.

Il est également positif de relever que l'usage et la connaissance du Francais ont tendance à devenir plus homogènes.

En effet, même si la communauté Maronite demeure historiquement la locutrice la plus active, on constate une pratique assez équilibrée dans l' ensemble des autres communautés et une forte demande qui se manifeste chez les chiites par exemple.Cela illustre donc le caractère consensuel du Francais auquel la dimension politique de la France dans l' ensemble de la région n'est certainement pas étrangère;il est également très encourageant de pouvoir valider la cohérence de ces différentes études au niveau des résultats et le fait que le taux de pratique augmente en incluant les plus jeunes ne vient que renforcer la conviction que les Libanais sont déterminés à conserver le Francais comme un élément actif de leur patrimoine culturel.

Face à ce diagnostic finalement plus favorable que prévu, est- il réaliste d'affirmer que la place du Francais est assurée pour longtemps au Liban?Quelles sont les actions prioritaires et quelles synergies les autres acteurs de la Francophonie doivent-ils développer avec les Libanais pour donner au Francais toutes ses chances de pérennité dans ce tenace ilôt francophile?

Notre réflexion s'inscrit évidemment dans la perspective du futur Sommet de la Francophonie de Beyrouth qui sera justement le premier du Millénaire.C'est tout un symbole que ce choix de Beyrouth puique ce sera la première fois depuis la fin de la guerre que le Liban accueillera un grand sommet inter-gouvernemental.C'est sans aucun doute un signe de confiance envers le peuple Libanais et une manière d'ouvrir une page nouvelle de son Histoire avec tous les défis qui se présentent à lui.

Mais au-delà de l'évènement qui n'est en aucune facon une fin en soi, il faut donner à celui-ci une vraie fonction de tremplin et d'opportunité pour renouveler et enrichir la nature de la dimension de la Francophonie dans toute une région du monde ou le Liban peut légitimement se positionner comme un moteur reconnu dans ce secteur.L'Egypte, la Syrie, la Palestine en plein devenir sans omettre Israel disposent de communautés francophones significatives notamment en terme d'influence.Même si tous n'appartiennent pas encore à la francophonie dite officielle, notre réflexion s'inscrit d'abord dans la francophonie vivante et réelle.Enfin, il parait important de ne pas omettre de mentionner l'atout que constitue la continuité territoriale entre tous les membres de cette francophonie régionale qui devient de plus en plus fluide au fur et à mesure de la diminution des foyers de tensions au sein de la zone Aussi, n'est-il pas utopique d'affirmer le rôle potentiel, positif et concret que le monde francophone en général et le Liban en particulier peuvent remplir en tant qu'accélérateur de dialogue entre les cultures et qu'acteur de paix; il s'agit bien ici d'un authentique challenge à relever pour le Liban dont la présence au sein du mouvement francophone renforcera cette position d'acteur-animateur de la francophonie régionale.

Le Liban constitue bien une chance pour la Francophonie d'affirmer et de renforcer la dimension politique qu'elle s'est récemment assignée.Compte tenu de sa position tout à fait originale, à la fois au sein du mouvement francophone et au coeur du thème choisi pour le sommet, cela constituera un atout de plus pour le pays en complément de ses fonctions traditionnelles de place économique et financière du monde Arabe.

Ainsi, au delà de la défense de la langue,ce sont les valeurs que celle-ci defend qui motiveront les Libanais à l'utiliser comme langue de culture aux côtés de l'Arabe comme langue maternelle et de l'Anglais majoritairement utilisé pour la communication extérieure dans les affaires.Plus la France et l'ensemble des francophones défendront ces valeurs avec légitimité et conviction et plus le Liban sera fort pour remplir sa mission naturelle.Le monde francophone ne peut rêver meilleur Ambassadeur que le Libanais pour le représenter, dans la région et bien plus loin à travers ses émigrés des quatre coins du monde, tant il est un modèle de mobilité et de flexibilité, attributs devenus d'authentiques atouts que la dureté de l'Histoire a bien voulu lui transmettre comme récompense à ses souffrances et ses sacrifices.Le choix du pluralisme linguistique à travers le trilinguisme est à la fois une résultante et une illustration évidentes de ces qualités encore plus utiles à l'heure de la mondialisation.

Savez vous qu'il y a probablement dans le monde, en dehors du Liban, au moins autant de Libanais francophones que de Français expatriés, soit autour de 2 millions de personnes? On le voit, parler de Francophonie libanaise est une notion encore plus large et intéractive que l'approche de la seule Francophonie au Liban.Voilà qui donne toute la spécificité et la dimension du phénomène Libanais qui dépasse donc largement le cercle de l'Arabo-Francophonie, lequel est un concept dont la réalité se fait de plus en plus évidente.

Dès la tenue du Sommet,cette formidable synergie doit être identifiée, admise et développée par l'ensemble de ses acteurs et participants.La Francophonie Libanaise se montrera au monde, elle ne fera même, en réalité, que se dévoiler à certains qui ne la connaissaient pas encore à sa juste mesure.

A Consulter aussi:

Etude Démo-Linguistique sur le Liban
de l'Université Laval du Canada-Québec

 


3. Le Positionnement de LIBANVISION dans une
Francophonie Active, Moderne et Pratique

 

Cette réflexion a motivé l'équipe de LIBANVISION à apporter sa contribution concrète à la Francophonie Libanaise itinérante et ouverte sur le monde en créant un vrai Site-Portail francophone intéractif afin que le Francais affirme sa présence sur le Net. Notre ambition est d'abord de permettre d'améliorer la notoriété et la visite des sites partiellement ou entièrement en francais qu'ils soient Libanais ou d'ailleurs dès lors qu'ils parlent directement ou indirectement du pays du cèdre ou qu'ils traitent de thèmes chers au coeur et au centres d'interêt des libanais.

Le Francais est encore trop timide sur internet au Liban et occupe une place qui n'est pas vraiment conforme à la Libanité dont le respect doit passer sur beaucoup de sites par une proposition au moins optionnelle aux côtés de l'Arabe et de l'Anglais; nous sommes donc convaincus que cette démarche va à la rencontre d'une demande existante et comble une lacune.Tenter de reéquilibrer quelque peu l'usage des langues sur le net au Liban s'inscrit en parfaite conformité avec l'attachement des Libanais à la tradition qui, dans ce domaine, a toujours été le multilinguisme.Ce dernier point est d'ailleurs un argument face à ceux qui, trop défensifs, percoivent toujours une fragilité de la situation du Francais.Ce sont le sens de l'initiative, typiquement libanais, la volonté de création permanente mêlés à l'esprit du respect de cette tradition plurielle qui sont les meilleurs garants de la persistance du Francais au Liban davantage comme langue seconde que comme langue étrangère.Ne soyez donc pas surpris de trouver certains sites en Anglais sur Libanvision;:il s'agit d'un message d'ouverture, de respect de la tradition locale et d'une suggestion appuyée d'adopter une option similaire.La langue est un élément palpable et fondamental de la co-existence et de la pluralité qui caractérise le Pays et celui-ci doit montrer qu'il est en mesure de participer à un reéquilibrage du Net en la matière.De plus, la position du Français comme langue de lecture privilégiée des Libanais après l'Arabe ne fait que renforcer la cohérence et le bon sens de ce diagnostic.

Nous avons voulu saisir l'évidente opportunité d'un évènement d'envergure pour le Liban et de l'élan qu'il génère naturellement pour revendiquer un acte fort et fondateur au coeur du monde de l'intelligence et ainsi aider le Liban tout entier et ses francophones en particulier, à préparer un avenir plus serein.Puisse Libanvision s'affirmer comme un point de rencontre de tous ceux qui le regardent avec amour et confiance dans son avenir pour ainsi renforcer la place et la pratique du Francais au Liban dès le début du 3ème millénaire.Nous espèrons contribuer, par notre action concrète et déterminée, à faire prendre conscience au plus grand nombre, de la réalité et de la portée de cet enjeu, puis convaincre les francophones du monde -et les francais en premier lieu- de faire en sorte que leurs représentants, souvent très motivés, disposent, sur place, du maximum de moyens pour accompagner, dans une conjoncture assurément plus favorable, la volonté manifeste d'une grande majorité de Libanais.

Nous attendons donc avec impatience vos messages et réactions, et nous vous souhaitons avant tout de passer de bons moments au cours de votre navigation curieuse, dynamique et futée dans la Francophonie Libanaise sur Internet sachant que bon nombre de Libanais sont passés maitres dans l'art de la navigation linguistique...

 

Jean-Michel DRUART

 


4. Des actions pour la Présence du Français au Liban
et au Moyen-Orient


1. Un petit rayon de soleil:
Le Français dans les territoires

Le français se fraie un chemin dans les territoires palestiniens GAZA, 2 mars (AFP)

- Loin de pouvoir rivaliser avec l'anglais qui est la langue étrangère la plus utilisée dans les territoires palestiniens, le français se fraie un chemin grâce à un programme de soutien du gouvernement français. Au total, 11.743 jeunes Palestiniens prennent des cours de français dans des établissement publics et privés en Cisjordanie et à Gaza, selon le consulat de France. "A Gaza, le programme gouvernemental français lancé en 1995 concerne environ 1.600 enfants et adolescents palestiniens répartis en trois écoles, trois collèges et trois lycées", explique David Torres, coordinateur pédagogique des écoles publiques où l'on étudie la langue de Molière.

La France fournit un effort financier d'environ un million d'euros par an pour soutenir l'enseignement du français dans les territoires palestiniens. "Notre programme est censé s'achever à la fin de 2003, lorsque l'enseignement du français sera en principe géré en totalité par le ministère palestinien de l'Education", précise M. Torres. Le français n'est pas une matière d'examen au baccalauréat palestinien, mais le niveau de langue est sanctionné par une épreuve difficile, le DELF (diplôme d'études en langue française), souligne le responsable français. "J'adore cette langue. J'ai commencé à l'apprendre il y a un an au Centre" culturel français de Gaza, dit en français Saïd avec un joli accent. "Pour vous dire la vérité, je rêve de pouvoir me rendre un jour en France", explique timidement ce jeune graphiste qui dit regarder souvent les émissions de la chaîne francophone TV5, captée par satellite.

L'enseignement du français à Gaza constitue une longue tradition à Gaza. Il remonte à la période où la bande de Gaza était sous administration égyptienne, avant la guerre des Six jours, en 1967, qui s'est achevée par l'occupation israélienne. Puis, entre 1967 et 1995, l'apprentissage de cette langue a totalement disparu des écoles palestiniennes. Difficile à évaluer, le pourcentage de francophones parmi le million de personnes vivant dans la bande de Gaza semble toutefois important. Dans les rues de Gaza, il n'est pas rare de rencontrer un chauffeur de taxi ou un commerçant qui peut renseigner en français les visiteurs. Le noyau dur de francophones est formé de Palestiniens qui s'étaient réfugiés dans des pays d'Afrique du nord comme l'Algérie, la Tunisie et le Maroc avant de regagner la bande de Gaza. La télévision publique palestinienne offre en outre aux passionnés du français un programme francophone quotidien de deux heures, indique Hassan Balawi, responsable de l'émission. Pour sa part, fort de son expérience de trois ans dans les territoires palestiniens, David Torres rêve qu'un jour l'enseignement du français pourra s'élargir à davantage d'établissement scolaires palestiniens.

"La France jouit d'une popularité incroyable auprès des Palestiniens et la langue française a déjà sa place dans le coeur de nombre d'entre eux. Pourquoi ne pas en profiter et aller à leur rencontre", dit-il.

 

2. Le Français au Proche-Orient : Histoire et Perspectives
D'après un article paru dans l'Orient-le Jour du 4 Juillet 2001

Francophonie - L’ACPO, une association au service des journalistes en herbe


Fondée à Paris en 1996, l’Association française de type Loi 1901, Actualité Communication Proche- Orient (ACPO), a pour objectif essentiel de mener des missions auprès d’étudiants en journalisme en les encadrant dans leur cursus et en leur proposant des stages en France. L’ACPO a développé une coopération avec l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Elle assure notamment plusieurs sessions de formation d’étudiants du DESS en Information et communication, à la faculté des lettres et sciences humaines. Le bureau de l’ACPO regroupe les journalistes suivants : Jean-Pierre Langellier (Le Monde), Antoine Sfeir (Les Cahiers de l’Orient), Christian Hoche (Marianne), Jean-Claude Petit (La Vie) Bernard de la Villardière (M6), François Clémenceau (Europe 1), Olivier Da Lage (RFI) et Hélène Delmotte (indépendante). Au lendemain du sommet francophone, l’ACPO organisera à Beyrouth le 29 octobre 2001 un colloque plus spécialement consacré à «la francophonie dans le monde arabe». Dans la perspective de cet événement, l’ACPO parraine la parution périodique, dans L’Orient-Le Jour, de plusieurs articles sur ce thème. Outre deux articles de nos confrères Olivier Da Lage et Antoine Sfeir, nous sommes heureux de publier aujourd’hui une évocation de l’âge d’or du français en Égypte, par l’écrivain Robert Solé.

* * * En Égypte, un immense terrain à reconquérir Par Robert SOLÉ

Le français n’a jamais été une langue de masse en Égypte, mais il y a occupé une place étonnante jusqu’au début des années 1950. Ce n’était pas seulement la langue des salons, mais une langue des affaires, de la justice, de la cour... Situation d’autant moins banale que le pays vivait sous occupation britannique depuis des décennies. L’histoire remonte au début du dix-neuvième siècle, lorsque Mohammed Ali, le nouveau maître de l’Égypte, fait appel à des Français pour l’aider à bâtir un État moderne. D’anciens officiers des armées napoléoniennes, comme le colonel Sève (Soliman pacha), viennent former les cadres de la nouvelle armée. Des médecins, comme le docteur Clot (Clot bey), des pharmaciens et des vétérinaires sont à l’origine du renouveau de la médecine égyptienne, tandis que des ingénieurs, comme Louis Linant de Bellefonds, Charles Lambert, Pascal Coste ou Louis-Alexis Jumel, lancent de grands travaux, de nouvelles écoles ou de nouveaux produits, dont le coton à longue fibre. Parallèlement, de jeunes Égyptiens sont envoyés en France pour se former et, à leur retour, s’inspirent des méthodes françaises pour créer divers établissements. L’égyptologie, à son tour, va jouer en faveur de la langue de Molière. Si Jean-François Champollion déchiffre les hiéroglyphes, c’est un autre Français, Auguste Mariette, qui se voit confier en 1858 la première direction des Antiquités égyptiennes. Le poste restera entre les mains de ses compatriotes pendant près d’un siècle. Sur le terrain, les chercheurs s’appuient sur une solide institution, dotée de moyens techniques importants : l’Institut français d’archéologie orientale du Caire. On finira même par croire que l’égyptologie est «une science française»... Une autre facteur déterminant est la présence de religieux catholiques qui, dès le milieu du dix-neuvième siècle, ouvrent des écoles au Caire et à Alexandrie. Ces établissements – ceux des jésuites ou des frères pour les garçons, de la Mère de Dieu, de Notre-Dame de Sion ou du Sacré-Cœur pour les filles – ont la particularité d’accueillir des élèves de toutes religions et de toutes nationalités. Ils s’imposent aussitôt comme les meilleurs du pays. Une grande partie de la haute bourgeoisie égyptienne y est formée, tandis que la France se constitue une fidèle clientèle parmi des minorités, comme les juifs ou les Syro-libanais. Son influence sur les bords du Nil dépasse ainsi largement le nombre de ses ressortissants. En 1908, ses écoles comptent 25 000 élèves, soit le sixième des effectifs scolaires d’Égypte, sans compter quelque 2 500 inscrits dans des écoles non françaises, comme celles de l’Alliance israélite, qui dispensent un enseignement en français. Et, à partir de 1909, viendront s’ajouter d’excellents lycées de la Mission laïque française, au Caire, à Alexandrie et à Port-Saïd. Le débat scolaire qui fait rage en France n’atteint pas l’Égypte. Sagement, la IIIe République a compris que les écoles religieuses sont, si l’on peut dire, son meilleur bras séculier sur les bords du Nil. Inaugurant la chapelle des jésuites d’Alexandrie, le 31 mars 1886, le consul de France proclame sans détour : «Toute école religieuse qui s’élève sur les rivages de l’Égypte est une forteresse pacifique d’où rayonne, avec le respect de notre drapeau, un invincible amour pour la France.» Avec la création des tribunaux mixtes, en 1875, le français est devenu la langue de la justice internationale. C’est en français que se font les transactions boursières et que sont conclus les contrats entre l’État et les entreprises, fussent-elles anglaises. En français que délibèrent l’Institut d’Égypte et la Société royale de géographie. En français que le Conseil des ministres lui-même dresse ses procès-verbaux... Dans les années 1890, même les fonctionnaires britanniques doivent échanger des notes dans la langue rivale, comme le reconnaît Alfred Milner, sous-secrétaire d’État aux Finances. À cette époque, il n’existe en Égypte qu’un seul quotidien de langue anglaise, The Egyptian Gazette, qui est contraint, faute de lecteurs en nombre suffisant, de publier la moitié de ses pages en français ! C’est sur les bancs des établissements catholiques que se forment des générations de dirigeants égyptiens, musulmans ou coptes. Le 13 mai 1916, le sultan Hussein Kamel, qui occupe le «trône» d’Égypte, se rend en visite au collège des jésuites du Caire, accompagné de deux anciens élèves : le prince Ismaïl Daoud, son aide de camp, et Mahmoud Fakhry bey, son grand chambellan. Aux élèves, il déclare connaître par cœur «quarante fables de La Fontaine». On n’a aucune raison d’en douter. Ce prince occidentalisé, que son père, le khédive Ismaïl, avait envoyé étudier à Paris, est pétri, comme tant d’autres, de culture française. Sans doute est-il moins à l’aise en anglais... et en arabe. «Que Dieu bénisse vos écoles et leurs fruits !», lance-t-il aux jésuites. Les frères ne sont pas en reste : ils auront la fierté, dans les années suivantes, de voir deux de leurs anciens élèves, Ismaïl Sedki et Tewfik Nessim, devenir tour à tour président du Conseil... Curieusement, la Grande-Bretagne néglige les élites égyptiennes. Le remarquable Victoria College ne sera créé qu’en 1908 à Alexandrie, et encore devra-t-il soigner la langue française pour répondre aux souhaits de sa clientèle. L’effort des Britanniques porte plutôt sur l’enseignement public, mais avec des maladresses qui ne jouent pas en faveur de l’anglais. Les nationalistes égyptiens en arrivent à la conclusion que, malgré ses proclamations «civilisatrices», l’occupant ne cherche pas à éduquer le peuple. Pour mieux combattre l’Angleterre, ces militants se tournent vers la France. Moustapha Kamel, notamment, obtient sa licence de droit à Toulouse avant d’engager une correspondance suivie avec la journaliste parisienne Juliette Adam et de bénéficier du soutien de Pierre Loti. En réalité, le français en Égypte, pendant ces années fastes, dépasse largement la France, la Belgique et la Suisse réunies. C’est, à la fois, une langue parlée dans certaines minorités (juive ou syro-libanaise, qui se sentent protégées par la France), une langue familière dans d’autres communautés (grecque, arménienne ou italienne) et une langue de liaison entre ces différents groupes. Bref, une langue cosmopolite. À la passion des Français pour l’Égypte répond la passion française de nombre d’Egyptiens, comme le montre l’activité littéraire, à Alexandrie et au Caire, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Les poètes, romanciers et essayistes sont aussi bien des musulmans que des coptes, des juifs que des chrétiens orientaux. Certains auteurs s’expriment en français et en italien, comme Giuseppe Ungaretti et Agostino Sinadino. Ou en français et en arménien, comme Arsène Yergath. Quant au célèbre Cavafy, s’il compose en grec, il fait partie de ce vaste club cosmopolite, pour qui Paris reste le centre du monde. À la fin des années 30, l’Égypte compte toute une pléïade de poètes d’expression française. Parmi eux, des parnassiens, des romantiques, des symbolistes, des surréalistes... La presse francophone connaît un public nombreux, qui s’informe, réfléchit et rêve en français. En 1937, au Caire, sur 65 publications étrangères, 5 sont en langue anglaise et 45 en langue française ! Proportion identique à Alexandrie, où les plaques des rues sont bilingues, arabe-français. La révolution des officiers libres, en juillet 1952, porte un premier coup à ce petit Paris. Les nouveaux dirigeants sont issus d’une toute petite bourgeoisie arabophone, qui a appris l’anglais à la caserne. Le français leur apparaît comme une langue d’ancien régime. Mais c’est surtout la crise de Suez, en 1956, qui marque un tournant irréversible. Ayant eu la mauvaise idée de s’associer à la Grande-Bretagne (l’ex-occupant) et Israël (l’ennemi irréductible) pour reprendre par les armes le Canal, la France va le payer très cher. Si ses lycées sont nationalisés, les écoles catholiques passent sous un contrôle étroit de l’éducation nationale, qui impose ses programmes et promeut l’arabisation. L’expulsion de la plupart des Français d’Égypte sera suivie de l’émigration de nombreux francophones, juifs, libanais, syriens, grecs, italiens, arméniens... Au fil des années, la francophonie va rétrécir, comme peau de chagrin. Aujourd’hui, deux millions d’élèves de l’enseignement public apprennent le français, généralement comme deuxième langue, mais écrivent mal et parlent à peine. Les cinq filières francophones de l’enseignement supérieur ne réunissent qu’un nombre très restreint d’étudiants. Le véritable fer de lance de la francophonie reste les écoles catholiques, ex-françaises, appartenant désormais à la catégorie «écoles de langues», qui dispensent en français leurs enseignements scientifiques à quelque 45 000 élèves. Ceux-ci sont cependant très loin d’égaler le niveau de leurs aînés. Paradoxalement, quand l’Égypte était occupée par la Grande-Bretagne, ses milieux dirigeants parlaient français ; depuis qu’elle s’est libérée de cette occupation, ils parlent anglais... ou plutôt américain. Aujourd’hui, les meilleurs élèves des écoles secondaires, qui en ont les moyens, tentent d’entrer à l’Université américaine du Caire. Pourquoi n’y aurait-il pas une institution française équivalente ? Le projet est né parmi d’anciens élèves des «écoles de langues», ayant constaté que les entreprises étrangères implantées dans le pays manquent de personnel francophone. L’Université française d’Égypte devrait offrir un débouché naturel à ces écoles, en les incitant à améliorer leur niveau, et former des étudiants trilingues (arabe, français, anglais). Si elle voit le jour, comme le laisse espérer l’appui des deux gouvernements, ce sera une date dans l’histoire de la francophonie.

* * * Une identité francophone Par Antoine SFEIR

Dans le cadre d’une réflexion identitaire, la francophonie apparaît en premier lieu comme un vecteur fédérateur entre diverses communautés ou cultures différentes. Quel que soit l’endroit de la planète où deux francophones se rencontrent, ils se retrouvent sur la même longueur d’onde. Cela s’explique sans doute par le fait que la langue française vécue comme une langue de communication, elle est aussi une langue de formation et surtout de culture. Il n’en est pas de même de l’anglais qui sans volonté réductrice n’est devenu au fil des décennies qu’une simple langue de communication. Si l’anglais est porteur de mondialisme et de globalisation, le Français véhicule depuis fort longtemps l’idée d’universel. Langue de formation, le français est donc langue enseignée et langue d’enseignement : de ce fait, il agit directement sur la pensée et insuffle au fil des ans les valeurs essentielles qu’il charrie. Outre cette idée d’universel, concept essentiel dans la vision de la vie et celle du monde, le français n’est plus une simple langue qui véhicule la pensée. Comme le disait le Premier ministre libanais Rafic Hariri au sommet francophone de Hanoi, en 1997,en parlant de son pays : «Fier de sa culture arabe et de son héritage méditerranéen, il perçoit la francophonie comme un mode de vie et de pensée». Mode de vie et de pensée, il s’articule essentiellement autour du doute. Celui ci permet en premier lieu de se débarrasser de tous les acquis, qu’ils soient familiaux ou communautaires. Peu à peu, l’individu imprégné de francophonie, apprend imperceptiblement à penser, et surtout à penser de lui-même, en ne prenant pas pour acquis tout ce qu’on lui a inculqué jusque-là. Ce doute donne au francophone l’outil nécessaire pour développer un apport critique, un discernement naturel ce qui lui permet d’exercer un jugement sur lui-même et sur la société dans laquelle il vit. Cette distanciation vécue développe, autour de l’individu, un espace de liberté – autre élément de l’universel – qui le fait dresser tout aussi naturellement contre les ordres établis. La francophonie accompagne cette rébellion et la nourrit. Mais en même temps que cet espace de liberté, elle souligne également le sens de la responsabilité : l’individu a du mal à se comporter sans se soucier de son entourage proche. C’est dans ce sens qu’une francophonie vécue devient chemin intiatique à la citoyenneté. C’est en ce sens, surtout, que tous les francophones de la planète ont très tôt la conviction que dès leur plus jeune âge la France est déjà leur patrie intellectuelle. Tant au niveau de la langue, de la culture que celui de la place de l’homme dans la cité. Il assume naturellement l’héritage de la Révolution française, mais également celui des philosophes, des Lumières, de la séparation de l’Église et de l’État, et plus que tout sans doute de la laïcité.

* * * Le journalisme en ligne tisse sa Toile Par Olivier Da LAGE

La presse «en ligne» est devenue le nec plus ultra des journaux traditionnels qui tentent de rajeunir leur image et de séduire un public plus jeune. Mais l’irruption de l’Internet dans le monde du journalisme a bousculé quelques habitudes. Graduellement, insidieusement depuis une demi-douzaine d’années, l’Internet s’empare du journalisme. Dans les premiers temps, les premiers journaux à se mettre en ligne faisaient figure de pionniers. Les autres ne tardèrent pas à les imiter afin de n’être pas en reste. Au sein des rédactions, on voyait débarquer des «webmasters» chargés de mettre en ligne la production des journalistes. Parmi ces derniers, certains membres d’une avant-garde technophile proclamèrent l’avènement d’un journalisme du troisième type, le journalisme multimédia et interactif qui éclipserait la presse traditionnelle. Méfiants, la plus grande partie des journalistes, technophobes assumés ou honteux se tint à l’écart de cette nouvelle mode, n’y voyant qu’un gadget passager ne les concernant pas. De fait, beaucoup de rubriques mises à la disposition des internautes par ces journalistes «en ligne» parlaient d’informatique et d’Internet. Les informaticiens parlent aux informaticiens, l’esprit de ghetto était somme toute rassurant pour ceux de leurs confrères qui se méfiaient comme de la peste de ces nouvelles techniques. Pourtant, à l’occasion d’un Noël, d’un anniversaire, sous la pression insistante des enfants, ou, plus inavouable, afin de réaliser un désir refoulé, les journalistes les plus réticents à mêler l’Internet à leur activité professionnelle en vinrent à le pratiquer à domicile en amateur. En quelques mois, on put assister dans presque toutes les rédactions à une spectaculaire métamorphose : les mêmes qui, naguère encore, juraient leurs grands dieux que jamais on ne les verrait succomber à l’attrait du Web (lieu de rendez-vous bien connu des nazis et des pédophiles, et de surcroît dominé par la langue anglaise) étaient devenus des internautes confirmés, prescrivant à leurs collègues de travail qui n’avaient pas encore franchi le pas d’acheter le dernier modèle d’ordinateur multimédia et se vantant avec un zeste de fausse modestie, d’être des virtuoses des moteurs de recherche. On les vit alors se plaindre que les directions des journaux n’aient pas encore songé à les doter d’un poste de travail ayant accès à l’Internet : seul, le chef de service, notoirement rétif à l’informatique, avait éventuellement accès au réseau des réseaux. Non pour les satisfaire, mais parce que la concurrence avait équipé ses journalistes (ou s’apprêtait à le faire !), les directions finirent par leur donner satisfaction. Et graduellement, la nature du travail s’en trouva changée. Arrivant le matin, chacun put naviguer sur le Net, lire la concurrence en ligne, chercher la documentation qui lui manquait sur place (en prenant garde de ne pas se fier aveuglément à toutes les informations ramenées par les moteurs de recherche). Les plus entreprenants des journalistes y trouvèrent des sources nouvelles et inaccessibles par les moyens traditionnels car situées à l’autre bout de la planète. Les plus paresseux y puisèrent une justification supplémentaire de ne pas bouger de leur fauteuil. Tous pouvaient lire leur prose sur les écrans, sachant qu’au même moment, du Brésil, à la Nouvelle Zélande, des internautes inconnus qui jamais n’auraient pu acheter l’édition papier, faisaient de même. L’Internet a ceci de particulier qu’il agrège et désagrège tout à la fois. Des communautés (linguistiques, ethniques, nationales, ou simplement animées par des centres d’intérêt commun) se retrouvent dans le cyberespace à travers la planète, et le journal virtuel peut être ce lieu de rassemblement. Fidéliser l’internaute, une alchimie difficile Mais le journal que l’on feuillette n’est plus. On accède directement à l’article par thème, à travers une recherche sur un moteur. Et les tentatives des rédacteurs en chef pour guider l’internaute par la main se soldent le plus souvent par un échec, ce dernier ayant horreur qu’on lui dise où aller. Et plus vite encore qu’un zapping à la télévision, un clic de souris éloigne du journal cet internaute que l’on a cru apprivoiser le temps d’un article. La fidélisation du lecteur n’est déjà pas chose simple pour la version papier d’un journal. Appliquée à l’Internet, elle tient d’une alchimie plus mystérieuse encore. D’autant qu’à de très rares exceptions près, la presse sur Internet ressemble pour l’heure davantage à un gouffre financier qu’à une martingale pour doper les recettes du journal. Une contrariété, cependant, vient parfois assombrir l’horizon de ces nouveaux cyberjournalistes. Naviguant sur la Toile à la recherche d’informations pour enrichir les leurs, ils découvrent parfois que leurs propres articles ont été purement et simplement plagiés (dans le cas contraire, on parle de documentation !). Mais il y a pire : l’information n’est plus le monopole de la presse et des journalistes. Tout un chacun peut désormais éditer son propre «webzine» un magazine Internet réalisé en amateur et parfois – pas toujours – d’une grande richesse en information. Du coup, voilà notre cyberjournaliste saisi par le spleen. Si n’importe qui peut s’instituer journaliste à partir de sa page personnelle sur le Web, que reste-t-il aux journalistes, aux «vrais», ceux qui travaillent pour la presse labellisée ? Eh bien peut-être tout simplement de se battre pour leur raison d’être : apporter au public une information rigoureuse, vérifiée, inédite avec des analyses intéressantes. Rien ne garantira que le public se tournera vers les sites de presse, plutôt que vers les autres, sinon leur qualité. Et la stimulation engendrée par la concurrence devrait être un puissant aiguillon. Car sur la Toile, plus qu’ailleurs le lecteur/internaute se comporte en consommateur exigeant et compare ce qu’on lui offre. Au fond, l’Internet, cette technique dans laquelle la presse traditionnelle est entrée à reculons avant d’y plonger avec délices et de s’interroger enfin sur son intérêt, est sans doute le catalyseur dont elle avait besoin pour se remettre en question, et pas seulement sur le plan technologique.

* * * La coopération entre l’ACPO et le DESS en Information et Communication de l’USJ

Les étudiants du DESS en Information et Communication de la faculté des lettres et sciences humaines de l’USJ bénéficient depuis cinq ans de l’expérience de l’association française ACPO qui organise chaque année des stages à l’intention des étudiants du DESS en question. L’an dernier, l’un des membres du bureau de l’ACPO, Olivier Da Lage (de RFI), a effectué un séjour à Beyrouth dans le cadre de cette coopération avec le DESS en Info. et Com. de l’USJ. Les objectifs de ce DESS se présentent comme suit : - former des spécialistes de la communication, des professionnels de l’information et des journalistes de niveau international. - rendre les étudiants aptes à comprendre et maîtriser tous les métiers de la communication. - préparer les étudiants à être directement opérationnels sur le marché du travail et capables d’utiliser les nouvelles technologies de l’information et de la communication. La formation, qui s’étale sur deux années universitaires, est ouverte à tout étudiant détenant un BAC + 4. Elle offre un éventail complet de cours et de travaux pratiques. La double dimension, pratique et théorique, du DESS assure aux étudiants diplômés les compétences nécessaires à l’exercice de leur métier dès la fin de leurs études. Durant la formation, des séminaires, des conférences et des tables rondes sont organisés autour des thèmes de l’actualité, avec la participation de personnalités du monde des médias, des personnalités étrangères et des professionnels de l’ACPO. À l’issue du cursus, les étudiants pourront rédiger des textes publicitaires ou journalistiques, se lancer dans le métier de journaliste, mener des enquêtes, analyser des études d’audience, créer un journal d’entreprise ou une revue de collectivité, élaborer une stratégie de communication de crise, préparer des dossiers de crise, ou suivre une campagne de communication et de marketing politique. Enfin, dans le cadre d’une convention avec l’Université Paris-Sorbonne, les diplômés du DESS en Info. et Com. de l’USJ peuvent, sur présentation de leur dossier, intégrer l’École doctorale du CELSA (École des hautes études en sciences de l’information et de la communication de l’Université Paris -Sorbonne).

www.lorientlejour.com Mardi 23 Octobre, 2001

Francophonie - Ouverture hier des 33es assises de l’UIJPLF
La mondialisation vue par des journalistes d’expression française venus du Nord et du Sud


«Communication et culture face à la mondialisation», tel est le thème des 33es assises de la presse francophone, organisées par l’Union internationale des journalistes et de la presse de langue française (UIJPLF), qui se sont ouvertes hier à l’hôtel Phoenicia.

L’organisation rassemble environ 3 000 journalistes originaires de 120 pays. Hier, ils étaient plus de 120, appartenant à 33 pays, venus du Moyen-Orient, du Maghreb et d’Europe, à se pencher sur un thème devenu d’une brûlante actualité après les attentats terroristes du 11 septembre dernier. Ces assises auraient dû précéder le IXe sommet francophone qui devait se tenir à Beyrouth à la fin de ce mois et qui a été reporté à l’automne prochain. Les membres de l’UIJPLF, malgré la psychose qui touche actuellement le monde entier, se sentent en sécurité au Liban. D’ailleurs, ils l’ont bien affirmé en étant présents à Beyrouth puis, de manière solennelle au cours de la séance inaugurale. L’association, qui regroupe des journalistes des quatre coins du globe, a une longue histoire avec le Liban. La section libanaise de l’UIJPLF existe depuis les années soixante-dix. De plus, l’organisation a déjà tenu, avant les 33es assises, trois événements dans le pays, notamment une réunion internationale en 1979 alors que Louis Delamare, qui devait être assassiné à Beyrouth, était ambassadeur de France au Liban. En 1992, un congrès a été tenu dans la capitale libanaise. Enfin, en 1998 l’hôtel Bristol recevait les journées de la presse arabe francophone.

La session inaugurale s’est tenue hier en présence de plusieurs personnalités, notamment des ministres, des députés, des ambassadeurs de plusieurs pays francophones et évidemment des journalistes. Parmi l’assistance, le ministre de l’Information Ghazi Aridi, le ministre de la Culture chargé de l’organisation du IXe sommet francophone Ghassan Salamé, les députés Nassib Lahoud et Bahia Hariri, l’ancien ministre Michel Eddé, les anciens députés Camille Ziadé et Nadim Salem, Philippe Lecourtier, Françoise Gustin, Jurg Streuli, Mohammed Ftahi Houidi, respectivement ambassadeurs de France, de Belgique, de Suisse, et de Tunisie au Liban, le président de l’Ordre de la presse Mohammed Baalbaki et le président du syndicat des journalistes Melhem Karam. Plusieurs responsables du monde francophone se sont relayés à la tribune au cours de la séance inaugurale, notamment Georges Gros, secrétaire général de l’UIJPLF, qui a présenté les intervenants, Camille Menassa, président de la section libanaise de l’UIJPLF, Claude Boucher, ambassadeur canadien détaché auprès de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), qui a donné lecture du message du secrétaire général Boutros Boutros-Ghali, Roger Dehaybe, administrateur général de l’Agence intergouvernementale de la francophonie (AIF), Ghassan Salamé, ministre libanais de la Culture, Hervé Bourges, président international de l’UIJPLF, et Ghassan Tuéni, président des éditions Dar an-Nahar. Deux interventions qui n’étaient pas prévues au programme de la session d’ouverture ont eu lieu. Il s’agit du message de M. Lecourtier qui a souligné que «même si le IXe sommet francophone a été reporté jusqu’à l’automne prochain, la francophonie demeure très mobilisée au Liban et ailleurs». S’adressant aux représentants des médias et de la presse, l’ambassadeur de France a indiqué que «les journalistes sont sensibles au dialogue des cultures et les francophones connaissent la valeur de la liberté d’expression». Se félicitant du maintien des 33es assises de la presse francophone à Beyrouth, il a relevé que «cela prouve que vous n’avez pas cédé aux rumeurs». La deuxième intervention-surprise était celle de Hassan Balawi, journaliste palestinien, qui a donné lecture d’un message du président de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat. Au cours de l’après-midi d’hier, un premier atelier sur le thème des «Médias audiovisuels face à la mondialisation» a été organisé.
Aujourd’hui, avant la session de clôture qui se tiendra à 17h 30, les journalistes traiteront trois thèmes, notamment la manière de consolider la presse écrite des pays en voie de développement, la presse écrite face au défi des médias mondiaux, et la francophonie, arme pour la tolérance et la diversité culturelle. En soirée, une rencontre-conférence est prévue avec le Premier ministre Rafic Hariri.

* * * Boutros-Ghali appelle à la libération de Peyrard

Dans un communiqué distribué hier à la presse à l’occasion de la session d’ouverture des 33es assises de la presse francophone, Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), appelle à «une mobilisation pour la libération de Michel Peyrard, journaliste de Paris-Match, et de ses confrères injustement retenus en Afghanistan». Hier, M. Boutros-Ghali n’était pas présent à Beyrouth. C’est l’ambassadeur canadien détaché auprès de l’OIF, Claude Boucher, qui est intervenu pour donner lecture du message du secrétaire général de l’organisation francophone. Citant M. Boutros-Ghali, M. Boucher a indiqué qu’il a fait aux autorités libanaises deux promesses. «La première est de tenir ce sommet, à l’automne prochain, à Beyrouth. La seconde est de maintenir, et même d’amplifier, durant toute cette année, les manifestations francophones dans la capitale du Liban, de manière à marquer la solidarité de la francophonie tout entière, à l’égard de nos amis libanais. De manière aussi à entretenir la belle flamme militante qui est celle du Liban tout entier à l’égard de la langue française. «Il n’est pas étonnant que ce soit les journalistes et le monde de la presse qui aient, les premiers, répondu présents à cet appel de la solidarité. Vous êtes, par définition, non seulement des hommes et des femmes de terrain, non seulement les observateurs attentifs des affaires du monde, mais vous êtes aussi les témoins et les porteurs de valeurs fondamentales qui ont pour noms : la liberté, la tolérance, la communication, c’est-à-dire le rapprochement entre les peuples. «Ce devoir d’information, vous savez le porter au plus haut niveau et dans les conditions les plus difficiles. Je voudrais, à cet égard, en tant que secrétaire général de la francophonie, vous suggérer d’adopter une motion pour la libération de Michel Peyrard et de ses confrères, injustement retenus. Il y va de l’idée commune que nous nous faisons du lien entre information et démocratie. «La francophonie ne situe pas son combat dans une perspective défensive. Il ne s’agit pas de défendre la langue française contre je ne sais quel ennemi, mais, bien au contraire, de l’ouvrir aux autres, de l’ouvrir au monde. «À travers la défense du français, nous voulons défendre le plurilinguisme et, dans cet esprit, notre défense du plurilinguisme est aussi un combat pour la diversité culturelle. Cette exigence de la diversité culturelle est aussi la vôtre. Et elle signifie notamment que, dans le domaine de la presse, la diversité ne peut avoir de sens que si deux conditions sont réunies : une liberté de penser et d’informer sans entraves, une capacité économique à exercer cette liberté. «Je souhaiterais que ces assises soient l’occasion, pour vous, d’établir un ensemble de priorités que vous pourriez me soumettre et que je m’engage, dès à présent, à présenter à nos opérateurs en vue de leur mise en œuvre».

* * * Salamé : « Le journalisme est un humanisme »

Le ministre de la Culture Ghassan Salamé a salué dans le journalisme «un humanisme» qui trahirait sa vocation en cessant de tendre vers l’objectivité ou en ne faisant pas de la place aux valeurs. Voici de larges extraits de l’allocution de M. Salamé : «(...) Votre présence parmi nous nous honore, nous satisfait, et nous console un tant soit peu du report d’un sommet de la francophonie pour lequel nous étions fins prêts et que nous avions voulu comme une rencontre salutaire et fort à propos autour d’un thème prémonitoire, celui du “Dialogue des cultures» (...). «Les débats que vous tenez dans notre pays ne sont en rien éloignés ou étrangers à la problématique de ce sommet suspendu. D’une part, en raison de la nature de votre aréopage et de sa diversité. De l’autre, parce que le journalisme qui vous fait vivre et pour lequel vous vivez, pour la plupart, joue de nos jours le rôle que jouaient naguère les voyageurs. Un rôle de témoin attentif aux mouvements du monde, curieux des particularités de chacune des contrées visitées, soucieux en même temps d’en comprendre les tensions vers l’universel (...). «L’information n’est objective, et donc morale, que si elle fait place aussi bien à la victime qu’à l’agresseur, au faible qu’au fort, au dominé qu’au dominant. Bien avant l’invention de la “guerre-zéro-mort” dans les sables mouvants du désert du Golfe, bien avant la répétition de ces images quasi virtuelles de cibles informes pulvérisées par des missiles que l’on dit intelligents, la technologie moderne et l’affinage incessant des outils de destruction avaient transformé la guerre en spectacle. C’est de cette dérive d’une mort livrée au show-business que votre sens du discernement doit donc constamment vous prévenir. À ne se soucier que de la force de l’image et de l’impact des folies que les hommes laissent étaler à la face du monde, à ne chercher que le sensationnel et l’invraisemblable, au détriment du sens et de sa recherche, le journalisme court le risque, et y succombe souvent, de ne plus être, d’abord, un humanisme. «S’il existe une Union internationale de la presse francophone, c’est justement parce que ces défis sont au cœur de votre problématique et que la recherche dont vous témoignez est celle d’un métier, d’une profession, où il y aurait encore de la place pour des valeurs. La technologie moderne a transformé les métiers de la communication, voire les a révolutionnés. Elle a sans doute homogénéisé les normes techniques et les codes de travail. Mais elle n’a pas encore, et il ne faudrait pas que cela arrive, unifié le regard, lissé la langue, dont chaque “école” nationale de journalisme, dont chaque journaliste use en puisant dans son propre registre déontologique. C’est dans cette résistance à la pensée informationnelle unique que votre appellation gardera un sens, autre que celui d’une simple corporation en quête d’acquis à protéger. Mon espoir est que vous puissiez être les porteurs d’une mission on ne peut plus noble et je suis persuadé que vous le serez».

* * * Bourges : Médias et journalistes face aux nouveaux défis

«Je tiens à remercier d’emblée les autorités libanaises de l’accueil exceptionnel qu’elles réservent à nos 33es assises, que nous avons tenu à maintenir, malgré le report du sommet de la francophonie, afin de réfléchir ensemble aux effets de la mondialisation de la communication sur les entreprises de presse, à ses enjeux et à ses périls. «Nous ne savions pas, au moment où nous avons arrêté ce thème de travail, que le moment où nous serions réunis lui donnerait une actualité aussi forte, et qu’elle nous fournirait une matière aussi importante à brasser, à interpréter et à comprendre. C’est la raison principale pour laquelle nous avons maintenu ces assises : les journalistes que nous sommes ont parfois besoin de prendre du recul, malgré la rapide succession des faits, pour analyser et réfléchir (...). «Jamais sans doute l’information mondialisée n’avait autant été le ressort et l’enjeu du conflit. Le ressort, parce que la lutte terroriste est d’abord et avant tout une manipulation des opinions publiques par la peur, une peur qui résulte d’actions spectaculaires et de menaces diffuses, créant un sentiment d’insécurité et d’inquiétude. Et l’enjeu, parce qu’une certaine vision du monde, moderne, ouverte, tolérante et libérale, qui est fondamentalement ce que promeuvent les réseaux audiovisuels modernes, fait précisément l’object d’un rejet de la part des activistes fondamentalistes que sont les terroristes (...). «La guerre et le terrorisme sont les deux domaines dans lesquels la “raison d’État” s’oppose le plus fortement à la pure et simple liberté du journaliste (...). «Nous avons vécu depuis quelques mois deux crises fondamentales qui donnent raison à ces analyses avancées dès 1999 ; d’abord l’ouragan financier qui a balayé nombre des sociétés de la “nouvelle économie” et les prédictions définitives de ses prophètes. Ensuite le coup de tonnerre terroriste qui a achevé de disperser les rêves trop faciles d’une mondialisation spontanément bénéfique pour tous (...). «Nous assistons partout à une ouverture du ciel des images qui a des conséquences très fortes : certes, dans un premier temps, on a pu redouter un appauvrissement de l’offre, toutes les chaînes diffusées partout reprenant les mêmes formats et les mêmes concepts. «Mais ce n’est pas tout à fait ce scénario pessimiste que nous voyons se produire : de plus en plus de chaînes, reflets de cultures diverses, tentent l’aventure de la diffusion par satellite et vont défricher de nouveaux marchés, et non plus seulement leurs marchés nationaux (...). «Les médias audiovisuels peuvent donc servir au renforcement des identités et à une décrispation des rapports entre les nations par une meilleure connaissance mutuelle. «C’est au cœur de ce processus que se situe la francophonie, ensemble disparate de cultures et de traditions qui ont en commun l’usage d’une même langue, le français, et qui mettent chacun cette force au service de leur propre rayonnement, de leur propre expression en direction des autres pays. Notre communauté est d’abord et avant tout la réussite d’un formidable métissage entre langue et histoire, langue et mémoire, langue et héritage».

* * * Ghassan Tuéni : Le salut de la presse par la culture

(...) Pour dire les choses plus crûment encore : la presse, qui se veut libre d’informer et surtout libre de penser et de s’exprimer, se voit assujettie – mais librement assujettie ! – à une télévision elle aussi, elle surtout surmondialisée. Elle nous devance chez les lecteurs, les conditionne tellement par ses images, qu’ils en perdent leur transparence, leur perméabilité à «recevoir», c’est-à-dire à lire, à accepter, à comprendre autre chose que ce qu’ils voient en permanence sur leurs écrans (...). Entre les directives d’autocensure – nous ne disons pas, pas encore les contraintes – imposées par Washington à la presse américaine, et le dogmatisme des terroristes, il y a à peine un pas (...). Ne pas vous le dire serait vous mentir. Nous succombons tous à un terrorisme intellectuel. Plus encore : à une terrorisation des consciences. Le plus grand succès de Ben Laden, ce n’est pas seulement d’avoir terrorisé, mais d’avoir semé les germes, d’un «contre-terrorisme», dans des sociétés qui s’enorgueillaient d’être les plus libres, les plus tolérantes, les plus ouvertes. (...) Pour une presse d’opinion, et même pour la presse d’information de qualité, comment pouvoir – quand la presse se mondialise – changer le pouvoir, c’est-à-dire le gouvernement d’une société et l’orientation de sa vie ? Plus encore, comment «changer la vie», l’état de la vie d’une société, son état tout court ? La presse n’est-elle pas tout à la fois l’expression de l’état de la société dont elle est issue, et l’expression de ses aspirations et de la culture qu’elle ambitionne ? Et, si l’on admet que la presse peut vraiment se mondialiser, peut-elle rêver de changer le monde ? Ou même tout simplement influencer ce que l’on appelle communément mais combien illusoirement «l’opinion mondiale» ? Autant de questions, que je n’invente évidemment pas, mais dont je me fais ici l’écho, afin que nous puissions en méditer ensemble (...). Professionnellement, je ne vois qu’une manière de sauver l’efficacité de la liberté : modifier ses intérêts et la direction de son action, sans renoncer à sa téléologie. La presse doit, pour progresser tout en se mondialisant, accentuer son intéressement dans les domaines sociaux, économiques, puis, surtout culturels. J’entends Kültür, dans son ample signification – au sens allemand du terme – qui culmine évidemment dans la culture politique. C’est ainsi que la presse écrite peut se dépasser, et se transfigurer. Elle devra pour cela revenir constamment aux sources de son inspiration, ranimer ses racines premières tout en tendant à assumer l’orientation du développement. Le développement humain autant que le développement socio-économique qui n’en est que la résultante. Seul un progressisme – je dis bien progressisme – culturel et social, puis évidemment économique peut devenir la planche de salut de la presse écrite. Et par-là, protéger nos sociétés contre leur écrasement par la mondialisation.

* * * Dehaybe : un rôle de diversité pour les médias francophones

Administrateur général de l’Agence intergouvernementale de la francophonie, Roger Dehaybe a parlé du programme d’appui à la presse mis au point par son institution. «Le journaliste se trouve, souvent malgré lui, dans une position ambiguë, car le produit de son travail, tout en s’inscrivant dans le cycle de la consommation, n’est pas une marchandise comme une autre. Si les médias constituent des entreprises à vocation de rentabilité, l’information, produite par les journalistes, ne peut normalement pas être aménagée, accommodée au goût du consommateur, travestie pour plaire. Son traitement repose sur des principes professionnels de rigueur, d’équilibre, d’honnêteté, d’impartialité, qui sont indépendants des lois du marché. C’est en cela, du reste, que la liberté d’information constitue une pierre incontournable de l’édifice démocratique. «Et pourtant, et c’est là le paradoxe et la difficulté, la production de cette information équilibrée et fondée nécessite la mise en œuvre de moyens importants et, dès lors, exige la rentabilisation du produit. «Sur cette ambivalence, deux traditions journalistiques se sont édifiées : l’une qui conçoit la liberté de presse avant tout comme l’opportunité de diffuser des contenus et des idées ; l’autre qui inscrit la liberté de la presse dans la liberté d’entreprise et traite donc la production de l’information comme une activité commerciale. «Aujourd’hui, il faut reconnaître malheureusement que le paysage médiatique mondial est de plus en plus dominé par cette seconde tendance : la mondialisation de l’économie touche aussi les entreprises médiatiques, elle crée donc un contexte nouveau où de grands diffuseurs, économiquement performants, peuvent imposer leurs produits d’information sur toute l’étendue de la planète (...) «Les médias de l’espace francophone, riches de leur diversité, peuvent proposer un autre modèle de développement, guidé par une double vocation. «Dans la lignée du plan d’action élaboré lors de la 3e Conférence ministérielle de la francophonie sur la culture, qui s’est tenue à Cotonou en juin dernier, l’Agence intergouvernementale de la francophonie veut encourager mieux encore les différents pays membres dans leur volonté de préserver, valoriser, développer leurs identités diverses afin de leur forger une place dans les systèmes globaux d’échanges culturels et de permettre un véritable dialogue des cultures. «Dans le domaine des médias, vecteurs-clés des biens culturels et des valeurs, l’agence a mis en place et s’apprête à renforcer plusieurs dispositifs qui s’attaquent à trois grands principes qui, quoique cruciaux pour la démocratie, risquent d’être balayés par la mondialisation médiatique sous sa forme actuelle. «Ces principes sont : – le pluralisme dans le traitement de l’information, élément-clé pour asseoir le débat démocratique ; – la valorisation et le renforcement des spécificités culturelles et linguistiques locales ; – la garantie institutionnelle de la diversité culturelle et de l’accès à l’expression de toutes les identités (...)».

* * * Menassa : La mondialisation risque de sombrer dans un égoïsme sans frontières

Dans son discours d’accueil, Camille Menassa, président de la section libanaise à l’UIJPLF et directeur administratif de L’Orient-Le Jour, a indiqué que le premier contact entre l’Union et le Liban remonte à 1963, quand notre capitale a hébergé les premières assises tenues dans cette région du globe. «Dire qu’avec les nouvelles technologies nous parvenons à établir une communication totale laisse croire que tous les êtres humains peuvent être informés et communiquer. Ce n’est pas vrai. À peine 8 % de la population du globe a accès à un ordinateur et ceux qui utilisent l’Internet sont encore moins nombreux», a souligné M. Menassa, ajoutant : «Ce que je viens d’avancer ne veut pas dire que les technologies de pointe ne constituent pas une menace et que la mondialisation ne mettra pas en danger nos moyens d’information locaux ou régionaux ainsi que notre conception traditionnelle de la souveraineté sous toutes ses formes, culturelles, politiques ou idéologiques. «L’objet de nos assises est d’étudier le rôle des médias nationaux et francophones dans la défense et la sauvegarde d’une certaine identité face à la mondialisation qui risque avec le dépassement des frontières de sombrer dans un “égoïsme sans frontières”. «Un sociologue américain critique ceux qui vantent les bienfaits de la mondialisation et qui prétendent qu’elle offre au consommateur de n’importe quel produit – y compris l’information, devenue une denrée – une grande liberté de choix. Il illustre son propos par l’exemple d’une publicité en faveur d’une chaîne de fabrique de pommes de terre du Midwest, qui dit : “Nous vous offrons la liberté parce que nous vous donnons le choix de la sauce d’accompagnement”. «Il est à craindre que, dans un monde mondialisé, la liberté en ressemble de plus en plus au choix de la sauce d’accompagnement... du seul plat disponible». «Ensemble, a conclu M. Menassa, nous essayerons de trouver les moyens qui nous permettent, malgré la globalisation, de pouvoir disposer non seulement de sauces différentes mais surtout de plats variés». Réception à la Résidence des Pins Hier, à l’issue des travaux de la journée, les 120 journalistes de l’UIJPLF ont découvert le centre-ville restauré de Beyrouth. En soirée, ils ont pris part à une réception donnée en leur honneur par l’ambassadeur de France au Liban, Philippe Lecourtier, à la Résidence des Pins.

* * * L’Autorité palestinienne nouveau membre de l’UIJPLF

Ils sont deux journalistes à s’être déplacés de Gaza : Ali Hussein, rédacteur en chef de l’agence palestinienne d’information Wafa, et Hassan Balawi, responsable du Programme francophone et des relations euro-méditerranéennes à la Société de radio et de télévision de Palestine. Au cours de la séance inaugurale, on a appris que des journalistes palestiniens appartiennent désormais à la grande famille de l’Union internationale des journalistes et de la presse de langue française (UIJPLF). Prenant la parole hier, M. Balawi a donné lecture du message du président de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat. En voici quelques extraits : «Cette importante conférence constitue une contribution essentielle au renforcement des liens entre les peuples francophones et les cultures arabe et française. La France a présenté au monde les principes éternels de la Révolution du 14 juillet 1789 de liberté, de fraternité et d’égalité entre les peuples». «Les peuples palestinien et arabe se sont inspirés de ces valeurs, et par conséquent de la francophonie, pour la lutte nationale contre toutes les formes de colonialisme, d’oppression et de discrimination raciale». «La France a été le premier État à présenter un plan pour résoudre le problème palestinien. Cette vision se base sur le retrait israélien total de l’ensemble des territoires palestinien, syrien et libanais occupés, l’application des résolutions des Nations unies 242, 338, 425 et 194 relatives à la question des réfugiés palestiniens et à la reconnaissance des droits du peuple palestinien à l’autodétermination, à la création d’un État palestinien indépendant avec al-Qods comme capitale et au retour des réfugiés palestiniens dans leur patrie». Et d’inviter «au nom du peuple palestinien et ses journalistes l’Union à tenir les prochaines assises en Palestine et plus particulièrement à Jérusalem, capitale de l’État de Palestine, afin de renforcer la fraternité arabo-francophone». Une question se pose : que fait la francophonie dans un État qui était sous mandat britannique ? Existe-t-il une véritable presse francophone dans les territoires autonomes ? M. Hussein a indiqué à L’Orient-Le Jour que, prochainement, l’agence de presse palestinienne Wafa assurera un service en langue française. M. Balawi a pour sa part noté que «sur les ondes de la radio publique palestinienne, deux bulletins d’information en langue française sont présentés». «Tous les jours également, des séquences de programmes de RFI sont diffusés», ajoute-t-il. Dans les territoires autonomes où quatre stations de télévision – dont uniquement une est publique – se côtoient, des programmes en langue française sont présentés. «La télévision publique diffuse une fois par jour le journal en langue française», relève M. Balawi. Et de poursuivre : «Trois fois par semaine, des programmes sous-titrés de CFI sont présentés au public».

Patricia Khoder.